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Le ténor Amadi Lagha a récemment reçu le  Prix spécial de  «l’Opéra Star international», considéré comme un équivalent italien des «Oscars de la musique lyrique». Deux ans auparavant, il a eu le prix Carso Tribute Prize de New-York et le jury a salué «l’excellence de sa voix, son style interprétatif unique et son charisme incomparable». Dans cette interview, il revient sur son parcours, ses choix artistiques et ses ambitions.

Comment avez-vous intégré l’univers du chant lyrique ?

J’ai grandi en Tunisie. J’étais passionné de guitare classique et de chant dès mon jeune âge. Je me suis formé au conservatoire puis à l’Institut supérieur de musique de Sousse. Ensuite, je suis parti en France pour un master en musique et musicologie à l’Université de Paris 8 et je me suis inscrit à l’Université de Paris-Est / Marne-la-Vallée en tant que doctorant en art. J’étais à l’époque plus intéressé par le jazz et je suis passé par le  Conservatoire de Jazz de Paris 17.  L’idée de chanter l’opéra est venue tardivement. J’ai participé à un projet de théâtre autour de Vivaldi à Venise, en coproduction avec l’Université de Paris 8. Quand ils m’ont entendu chanter, ils m’ont encouragé à aller plus loin dans ce domaine. J’ai alors pris des cours de chant lyrique pour perfectionner ma performance. C’est ainsi que j’ai commencé à remporter des concours et à être sollicité pour collaborations. Ce parcours n’était donc pas envisagé au départ.

Vous êtes actuellement installé en Italie et vous participez à de grands projets dans de nombreux pays. Comment avez-vous réussi à vous imposer parmi les ténors italiens et internationaux dans leur propre territoire ?

Si on remet un prix à un artiste, c’est incontestable qu’il est compétent, vu la concurrence. Mais d’autres considérations entrent aussi en jeu. Ce n’est pas facile de se faire une place quand on a un nom qui n’est pas de consonance européenne. Il y a certainement des clichés en rapport avec mes origines auxquels j’ai dû faire face. Il faut donc travailler deux fois plus que les autres, mais surtout être ouvert, se présenter avec une mentalité à l’international, un esprit de citoyen du monde et un parcours aux influences diverses. Un artiste fermé sur lui-même n’ira pas loin. Quand on est passionné,on finit par se sentir imprégné de cette culture lyrique, au point de se l’approprier même.

En plus d’avoir un talent inné, soit une voix puissante, quels autres atouts sont nécessaires selon vous pour réussir dans l’univers du chant lyrique à l’échelle internationale?

Je pense qu’il est essentiel pour un ténor de préserver sa santé corporelle et mentale, car les rhumes, les bronchites et la fatigue entravent la qualité de la voix. Il faut également être musicien, apprendre à jouer un instrument au moins et à faire du solfège. Un côté théâtral naturel est nécessaire pour incarner des personnages divers. Je dois également insister sur l’importance de la personnalité et de l’image de l’artiste.  On ne peut pas mentir en musique. On est ce qu’on est et cette énergie qu’on dégage est perçue par l’entourage et le public. Quand un artiste est maladroit ou frimeur, on l’entend dans sa musique. Il est également important d’avoir un physique présentable. On devient de plus en plus exigeant dans ce sens, quitte à vouloir faire des chanteurs des mannequins.

Quelle perception le public international a-t-il de l’opéra aujourd’hui ?

C’est toujours un genre élitiste, comme la plupart des spectateurs qui viennent aux représentations connaissent d’avance les livrets et l’histoire des pièces jouées.  Les mélomanes constituent la majorité du public, car ce n’est pas le type de spectacle que l’on va voir spontanément. C’était un art populaire en Italie à l’époque où il n’y avait pas la diversité musicale actuelle, tout comme le succès de la peinture quand il n’y avait pas encore la photographie. On sait que 75% du répertoire de l’Opéra est italien.  Le chant lyrique italien a été inscrit sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco en 2023. Et, je vois aujourd’hui de nombreuses régions s’ouvrir de plus en plus à ce domaine comme le Japon, la Chine, Dubaï… Or, la perception de l’Opéra comme un genre chic persiste encore. Pourtant, au fil de l’histoire, les chanteurs lyriques ont toujours été des gens du peuple, donc pas forcément aristocrates. Cependant, il y a certaines conséquences  néfastes de la mondialisation de l’opéra.  Cette diversification a tué la compétence. Une confusion règne aujourd’hui. Une nouvelle génération de chanteurs se fait de plus en plus entendre et qui n’est pas forcément conforme à l’école italienne de référence qu’on avait dans les années 80 et même avant. De plus, il faut comprendre que la voix de l’opéra n’est pas faite pour être enregistrée en audio et écoutée sur un téléphone ni même pour être regardée sur des vidéos. C’est une voix acoustique qui prend forme en fonction du théâtre et qui doit donc être écoutée en live. Quand on l’enregistre, même avec des moyens techniques avancés, elle se retrouve compressée et on n’a aucune idée sur sa vraie puissance. Pourtant, toute la chaîne de production, de reproduction et d’amplification de sons a changé récemment. On utilise actuellement des micros de proximité comme pour la variété, on a tendance à trahir la voix de l’opéra par le renforcement sonore et on fausse même le live.

En dépit de votre succès professionnel, vous vous êtes tenu à l’écart du star-system façonné par les réseaux sociaux. Est-ce un choix assumé?

Chacun veut aujourd’hui apparaître. C’est une manière de percevoir le monde à laquelle je résiste encore. Les filtres et les cadrages qui nous conditionnent faussent tout et font de l’artiste un produit. Le milieu professionnel est contaminé par ces tendances et c’est devenu une priorité même pour de grands artistes célèbres. Les réseaux sociaux peuvent être efficaces pour communiquer, annoncer un événement, toucher le public à grande échelle. Or, pour publier un contenu musical, il y a un décalage énorme entre l’enregistrement et le live. Je vois même des castings qui se font via les réseaux sociaux et qui risquent de se solder par une déception. Je préfère donc ne pas rejoindre ce système ni y dépenser du temps et de l’énergie.

Est-ce que vous avez une idée sur les spectacles d’opéra  tunisiens ?

Oui, je suis en train de suivre les productions tunisiennes dans le domaine lyrique et je vois que de grands pas ont été faits. L’opéra se chante dans toutes les langues, mais en prenant en considération que la musique est née du livret, pas l’inverse.  Il est donc plus intéressant de composer un opéra sur un texte tunisien plutôt que de traduire des œuvres internationales. Reste que le public ne voit pas en ce style musical une priorité et lui préfère, certes, la musique tunisienne et orientale. C’est une question de culture et de passion. Je pense qu’il est quand même souhaitable de se lancer dans le défi de la composition et la confrontation avec le public. La réaction n’est pas garantie, mais il faut tenter, et les choses finiront par fonctionner.

Comment envisagez-vous la suite de votre parcours ?

On ne peut pas faire de plans dans le domaine artistique. Je suis ambitieux, certes, mais je préfère laisser venir les opportunités plutôt que de les provoquer.

Comptez-vous vous produire en Tunisie ?

J’ai chanté au Théâtre de l’Opéra à la Cité de la Culture de Tunis à son inauguration. Depuis, je n’ai pas reçu de propositions qui me correspondent réellement.

Je reste tout de même ouvert aux idées de collaborations qui seraient convenables à mon style musical.

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