Fawzi Chekili est l’un des pionniers du jazz en Tunisie. Son parcours se distingue par la richesse de ses influences et sa créativité. Avec de nombreux albums et un style unique, il a acquis une notoriété qui dépasse les frontières. Il poursuit aujourd’hui l’évolution de sa musique à travers différents projets. Dans cette interview, il nous raconte ses souvenirs, ses inspirations et sa vision de la scène de jazz tunisienne.
Vous avez connu un grand succès dans les années 70 avec le groupe Carthago. Quels souvenirs en gardez-vous ?
J’en garde de très beaux souvenirs. J’étais encore dans la vingtaine. Il y a aussi ceux qui étaient avec nous au sein du groupe et qui ne sont plus là aujourd’hui. Nous avons fait un album qui a très bien marché. Nous nous sommes produits au Festival international de Carthage devant 12.000 spectateurs.
C’étaient de grands moments d’émotion. Je chantais moi-même en jouant de mon instrument. Les paroles étaient en dialecte tunisien pour faire la différence avec ce qu’on jouait dans les hôtels à l’époque. Mon seul regret c’est qu’il n’y ait pas eu de continuité. Après cette expérience, je me suis plus tourné vers le jazz et j’ai poursuivi une carrière dans cette voie.
Vos albums intègrent des influences musicales très diverses. Qu’est-ce qui vous a conduit à ce choix ?
Je joue au piano et à la guitare puis j’ai inclus le oud avec lequel j’ai composé mes albums. J’étais même musicien de blues rock à une certaine époque. C’était la musique de ma jeunesse avec laquelle j’ai grandi et que nous écoutions beaucoup.
J’ai été invité à des concerts à l’étranger, en Europe, en Russie.. Comme les musiciens de jazz se comptent par milliers, la question était s’il fallait jouer ce registre à l’état pur ou adopter un style à part. J’ai donc inventé par besoin le udgé qui combine les caractéristiques de la guitare et du oud pour exprimer cette dualité culturelle, soit la musique orientale et les influences occidentales.
Mes albums que j’ai composés vont dans ce sens. Funk swing VS Malouf et musique traditionnelle tunisienne. Je me rappelle que quand j’ai contacté Hichem Badrani, joueur de ney et toujours à mes côtés dans le projet «Taqacim Revival», il ne voyait pas au début comment nos styles pourraient se croiser. Mais cette collaboration l’a finalement introduit dans l’univers du jazz.
Quand on vous présente en jazzman, cela ne vous limite-t-il pas?
Il y a les puristes qui pensent que le jazz ne peut être qu’afro américain et des musiciens de jazz ouverts aux autres genres. Dans l’absolu, on peut appeler ma musique du « jazz avec des contaminations », comme m’ont dit les Italiens. Même s’il y a des influences traditionnelles, ça reste toujours du jazz.
Le seul paramètre qui me guide dans mon parcours musical et dans ma vie, d’une manière générale, c’est le beau. Quand c’est de la belle musique, il est inutile de chercher à la classifier dans un genre. Dhafer Youssef est oudiste et il a travaillé avec des jazzmen, et c’est pareil pour Anouar Brahem. La musique n’est donc pas une science exacte.
Elle touche les sens. Il faut quand même qu’elle soit basée sur des règles, des codes et des normes. Des fois, quand j’écoute une composition ou un jeu, j’y sens un vide. Le danger pour le jazz n’est pas la contamination, mais de se disperser. Quand on est jazzman il faut l’assumer et ne pas trop s’écarter des codes.
Vos compositions ont été jouées par d’autres musiciens, voire par des orchestres entiers. Lorsque vous composez, pensez-vous avant tout à un album ou à un spectacle, ou envisagez-vous plutôt votre musique comme un legs destiné aux générations futures ?
C’est un sujet qui remet en question beaucoup d’aspects. Je fais de la musique pour transmettre des émotions. Je sais que certains de mes morceaux ont été utilisés dans des bandes originales. Cependant, je ne suis pas au courant des reprises.
Peut-on parler de jazz tunisien qui se distingue du format importé ?
Oui évidemment. C’est comme quand on parle de jazz algérien et autres. Il y a une couleur qui fait écho à la région.
Est-ce qu’il y a, selon vous, une scène de jazz tunisienne actuelle ?
Oui certainement. Il y a des jeunes qui se donnent à fond. Le Tuni-Jazz à Ghar El Melh, au mois de novembre dernier, a eu du succès. On sent un vrai engouement. Il y a aussi des talents prometteurs qui sont passés par les ateliers de l’ISM puis ont fait des carrières à l’étranger.
Comment le jazz peut-il retrouver la gloire des anciens temps en Tunisie?
Il y avait avant de grands évènements dédiés au jazz comme le Jazz à Carthage et Tabarka Jazz Festival. Même avant cela, le Festival international de Carthage invitait régulièrement des musiciens de jazz. Dommage que tout puisse disparaître du jour au lendemain pour des raisons économiques, alors que les retombées sont si importantes à plusieurs égards.
Les organisateurs et les musiciens doivent rester actifs. Malheureusement, ils ne se montrent pas toujours très solidaires les uns envers les autres, surtout en cette période où les demandes sont limitées. Le marché reste en effet très restreint.
Il faut impliquer davantage les musiciens de jazz tunisiens. Il faut leur donner plus de valeur. C’est aberrant de voir des évènements qui se tiennent sans les appeler à y contribuer. Au Tabarka Jazz Festival, on avait des ateliers tous les matins qui réunissaient de grands musiciens du monde entier.
Je me souviens d’une rencontre avec le célèbre Ahmad Jamal sur la route de Tabarka et de cette discussion qui continue de me marquer. Les invités étrangers se sentent toujours flattés quand ils sont entourés de musiciens locaux qui connaissent leurs parcours.
Parlons de « Taqacim Revival », votre projet actuel. Qu’avez-vous prévu au programme ?
Nous jouons avec Hichem Badrani au ney, Habib Samandi aux percussions, Mehdi Chekili aux drums, Hamza Zeramdini à la basse, Selma Chekili au piano et au chant, Louay Soltani au oud et moi-même. Nous sommes donc de générations différentes, les plus anciens avec des jeunes. Il y aura des reprises et des compositions personnelles.
Pour moi, le jazz, c’est la composition instantanée, la composition du moment. Même quand je prends un morceau connu, et que je commence à improviser sur scène, je crée une mélodie du moment.
Je change continuellement les partitions car je pense que la musique doit être évolutive. Nous sommes passés par une période creuse mais il y aura du nouveau. J’en suis très heureux, tout comme les autres collaborateurs. On y tient dur comme fer et je suis ravi du feed back artistique.
Vous partagez souvent la scène avec votre fille Selma Chekili, pianiste et chanteuse. Que vous apporte cette complicité sur le plan musical et personnel ?
Comme pour tous les papas, voir son enfant évoluer positivement est toujours un grand bonheur, une fierté. Selma est très intelligente, très sensible. Le fait de la voir intéressée par mes compositions me touche profondément. Nous avons aussi trouvé une formule où elle met des vocalises sur ma musique.