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Nichée à Cap Angela dans la région de Bizerte, dans un paysage à couper le souffle, entre ciel, terre et mer, aux abords de massifs montagneux et de champs de verdure pittoresques, la résidence de Dr Olfa Abid, pleine d’animaux joyeux et épanouis, donne déjà le ton de cette rencontre. Vétérinaire de profession, mais militante par instinct, le Dr Olfa Abid est devenue une figure incontournable de la protection animale en Tunisie. Entre les couloirs de sa clinique et le terrain, elle mène un combat de chaque instant, celui de la dignité. Des rues où les chiens errants luttent pour leur survie jusqu’aux steppes où le majestueux Sloughi risque de perdre ses lettres de noblesse, Olfa nous livre sa vision d’un monde où l’humain et l’animal cohabitent enfin en harmonie. On est partis à sa rencontre à Cap Angela, point le plus septentrional de l’Afrique, dans son domaine où elle compte de nombreux animaux de ferme, mais aussi 3 chats dont une femelle appelée Atroussa, 3 lévriers femelles de race sloughi qui vivent dans son foyer sauf au moment du coucher et une mule qu’elle chérit tant,  appelée Bakhta.

Dr Abid,  pouvez-vous nous parler de votre parcours initiatique qui vous a menée jusqu’à exercer en tant que vétérinaire aujourd’hui. 

Je suis née dans le sud tunisien et on a emménagé à Tunis alors que j’étais âgée de 5 ans. Très jeune, quand j’étais écolière, je ramenais des petits chats orphelins dans ma poche de tablier d’écolière. A l’époque ma mère ne voulait pas qu’on les garde ces petits chats et donc déjà je voulais protéger ce qui était fragile. Bien sûr, plus tard, il y a eu un accident qui a été décisif, on avait adopté une chienne, Lisa, et on a laissé la porte ouverte, Lisa est sortie, elle a été heurtée par une voiture et je me rappelle, je pleurais, je la tenais dans mes bras, mais qu’est-ce que je voulais être à l’époque vétérinaire pour la sauver ! Avec du recul je sais qu’elle a eu un coup fatal, mais ce qui m’a révoltée, et j’ai encore mal de la colère ressentie par rapport à ça, c’est que la personne qui l’a heurtée n’a même pas pris la peine de s’arrêter. Ni même demandé si j’avais besoin d’aide, c’est comme s’il avait heurté quelque chose qui n’a pas de vie, un objet sans valeur, et je pense que cet accident a été décisif, dans ma décision de devenir vétérinaire, non seulement pour soigner, mais aussi pour défendre la vie et que plus jamais un animal ne soit abandonné à la souffrance. Après, j’ai découvert la passion d’exercer, c’est un métier très noble : trouver le mal, trouver le remède, soulager, et au-delà du physique et du corps, il y a aussi une souffrance émotionnelle qui est liée à des décennies d’ignorance et d’idées reçues, ce qui m’a poussée, après dix ans d’exercice, à réintégrer l’élément de l’école, à faire partie de la première promotion à l’école vétérinaire Maison Alfort à Paris, première promotion des spécialistes en médecine de comportement. Et là, c’était la révélation, car avoir des arguments scientifiques que l’animal ressent, la douleur physique, la douleur émotionnelle, le stress, la peur, et comment il la perçoit, tu as les arguments solides de défendre ta cause.

Dr Abid, vos réseaux sociaux sont un relais crucial pour les chiens errants en Tunisie. Comment décririez-vous la situation actuelle et quel est, selon vous, le plus grand défi à relever ?

En fait, réellement, mes réseaux sociaux ne reflètent pas que le problème des chiens errants en Tunisie. C’est l’un des sujets que j’aborde régulièrement. Moi, j’aborde l’animal en globalité, dans l’harmonie et une vie paisible et «peaceful» avec l’humain. D’abord, ça me révolte qu’il y ait autant de chiens errants, parce que je pense, avec l’expérience que j’ai, avec le savoir scientifique que j’ai, un chien est plus épanoui et fait pour partager le quotidien de l’humain dans une relation de proximité. Le chien, il ressent nos émotions, il nous apporte du réconfort, il nous soigne, il nous permet de lutter contre le stress. Le contact direct réduit la fréquence cardiaque, augmente les secrétions des endorphines, il a un état de bien-être et puis il a une capacité d’échanger avec nous. Donc, le chien a une capacité d’interagir avec nous, de voir dans la direction de notre regard. Aucun autre animal n’a cette capacité, en comparaison avec le loup. Donc, le chien, réellement, dans la rue, et personnellement, avec le bagage que j’ai, je trouve que c’est un animal qui n’est pas épanoui.

Vous défendez fermement le « droit à la vie ». Que répondez-vous à ceux qui pensent que l’euthanasie est la seule solution face à la prolifération ?

La manière dont on lutte contre ces chiens errants, parce que celui a la considération d’un animal, qui heurte un animal, qui ne s’arrête même pas pour lui donner les secours nécessaires, c’est exactement le même comportement de l’Etat. Et c’est le même comportement des propriétaires inconscients, qui, sur un coup de tête, adoptent un animal, lui donnent un certain confort de vie, certains repères, un repas facile, un lieu chaleureux, un nid chaleureux, et puis du jour au lendemain, parce qu’il devient un souci, soit financier, soit il est malade, soit c’est un problème de temps, ils le jettent comme si c’était un objet. L’Etat, c’est la même mentalité, la même culture. Nous avons un problème de chiens errants, nous avons des problèmes de rage et de maladies liées à la présence d’animaux errants. À coup de fusil, on les élimine comme si c’était des objets. Alors qu’on devrait se poser la question différemment, d’où viennent ces chiens errants ? Il y a trois causes. La première est que depuis l’Antiquité, depuis le lien qu’on a avec le chien, on parle de 15.000 ans, le chien s’est approché de nous parce qu’il a trouvé une ressource alimentaire facile par rapport à la prédation ou la chasse, et il a trouvé la sécurité. Et c’est ce que nous offrons aujourd’hui par nos tas de poubelles aux animaux. Il faut d’abord lutter contre la prolifération des poubelles et des décharges municipales. Deuxième point de lutte, il faut assurer la stérilisation des animaux errants. Troisième point, la responsabilisation des propriétaires nécessitant une loi claire, nette et précise qui fixe les devoirs pour adopter un animal.

Vous êtes une fervente protectrice du Sloughi, le lévrier du Maghreb. Pourquoi cette race est-elle si chère à votre cœur ?

L’histoire du Sloughi est rattachée à notre histoire en tant que Tunisiens. Le sloughi a toujours été le compagnon des grandes tribus nomades, celles qui occupaient le Sahara puis la Tunisie et l’Algérie et tout le Maghreb. En tant que vétérinaire, ça me désolait de voir durant mes consultations des chiens bergers allemands, des mâtins napolitains, des bichons maltais et pas de chiens tunisiens. Alors que le lien avec le chien, c’est une identité. En 2018, on avait créé un club et on a commencé des actions de sauvegarde du Sloughi tunisien et on a tiré un signal d’alarme avec la sédentarisation des nomades, le Sloughi chien de garde, de chasse et de troupeau n’avait plus d’utilité. Il n’y avait plus d’intérêt de le reproduire. La disparition de beaucoup de spécimen a fait que les chiens se croisent n’importe comment. Ce n’était pas un décroisement dirigé. La race s’est vassalisée et on perdait avec elle tout un patrimoine du désert, qui a aujourd’hui repris espoir au festival de Douz (sud tunisien). Ce chien est une race très particulière. Un chien très noble, très précieux, très primitif aussi parce que ce chien a énormément évolué. Un Sloughi est un chien qui ne  se laisse pas approcher facilement, il ne fait pas confiance et est méfiant, mais une fois adopté et en confiance c’est un partenaire de vie.

Est-ce que le Sloughi est un chien sauvage ?

Ce n’est pas un chien sauvage parce qu’il a été domestiqué. Le Sloughi est un chien primitif fait de la même race et du même génome depuis des dizaines de milliers d’années. C’est un chien qui n’a pas évolué dans son contact avec l’humain. C’est pour ça qu’il est réservé, très timide, pas très communicatif et pas agressif. Par contre il a un besoin de courir et c’est un plaisir de l’observer dans cet état. Car ils sont épanouis quand ils commencent à courir. Les Sloughis sont d’excellents chiens de compagnie. Moi je les couvre depuis 2008, je partage mon quotidien avec eux et avec lesquels je tisse un lien extraordinaire. La principale source de quiétude quant à l’avenir du Sloughi est que le pedigree du chien tunisien est enregistré. Ma seule source d’inquiétude est le croisement avec les nouvelles races introduites espagnoles, dans le cadre de courses de lévriers comme le galgo beaucoup plus rapides et augmentent la difficulté de trouver de vrais spécimen de sloughis tunisiens. Il n’y a pas d’activités pour les jeunes, donc les courses de sloughis sont une aubaine au lieu de recourir à la chasse.

Très active sur les réseaux sociaux, vous avez actuellement 274 k abonnés sur Facebook, 228 k abonnés sur Tiktok contre 60,5 k abonnés sur Instagram, quels sont les messages que vous véhiculez le plus souvent ?

Maintenant, ils sont à différents caractères. C’est à peu près un «lifestyle» qui montre ma vie avec mes animaux, avec ce que je fais, invitant les gens à ralentir, à prendre le temps. Même si vous avez regardé mes vidéos, vous voyez que je parle souvent très lentement par rapport aux autres contenus. Je milite maintenant. Alors, les réseaux sociaux, d’un côté, ils me font peur parce que c’est prenant en temps, tu es attachée à ton écran ou autre. Mais ce qui me motive, c’est d’abord cette capacité de communiquer, de transmettre sur une petite vidéo quand elle est vue 3 millions de fois. Maintenant, tu peux véhiculer tes valeurs, tes messages. Je suis d’une génération X, je fais partie de la génération X. Et on est là, dans des générations Alpha, Y ou Z. Donc, transmettre aussi des souvenirs, une manière de vivre, une manière de rêver d’une époque où on était sans écran, sans téléphone. Comment s’occuper en bricolant, en passant du temps à faire de la couture, comment on occupait nos vacances. C’est un autre monde. Je débarque dans un monde réellement qui n’est pas le mien et j’essaye de transmettre quelque chose, de laisser une trace différente. Que ce soit l’harmonie, la vie avec les animaux, occuper son temps différemment, s’éloigner de l’écran, même si je suis dans l’écran.

On vous voit agir spontanément en tant qu’ambassadrice du tourisme tunisien, dans une vidéo où un couple d’Australiens incite à venir visiter notre beau pays.

D’abord, j’ai fait un choix de vie où j’habite dans un endroit paradisiaque, mais aussi un endroit qui a beaucoup de sens. C’est le point le plus septentrionnal de l’Afrique. Donc on a beaucoup de gens qui viennent de partout. J’ai vu des gens qui viennent de l’Australie, du Cap en Afrique du sud appelé Cap de Bonne-Espérance. Les gens viennent pour voir cet endroit. Et on voit aussi des gens qui viennent, moi j’ai vu des gens qui font du surf, des gens qui font de la voile, des gens qui font du deltaplane. C’est une région très riche en activités touristiques et surtout en activités touristiques écologiques, sportives, écologiques. Il y a des randonneurs, des cyclistes profitant du tourisme vert. Il y a des caravanes qui campent ici. On est un point de campement pour les gens qui veulent traverser la Tunisie. Et c’est toute l’année. En même temps, quand tu vis dans la région, que tu côtoies les habitants, tu prends conscience aussi de la pauvreté, de l’absence de ressources, et de l’absence d’emplois. Les gens ici ont du mal à vivre de cette richesse qu’offre la nature, qu’offre la région de par son emplacement stratégique. Et c’est dommage que, en plus on a une météo clémente, il fait pratiquement beau, les trois quarts de l’année. Donc on a un potentiel touristique extraordinaire. Et puis la Tunisie, nous en tant que Tunisiens, on peut lui en vouloir parfois, on peut être révolté, mais elle reste très chère à nos cœurs. On peut la voir rayonner, sur le plan touristique, mais sur le plan aussi de son histoire, de la générosité de son peuple. Donc oui, je pense, on doit voir la Tunisie de mieux en mieux.

Si vous aviez une baguette magique pour changer une seule loi ou pratique en Tunisie concernant les animaux, laquelle serait-ce et est-ce que vous trouvez qu’on est avancé ou doit-il y avoir de nouveaux amendements ?

On n’est pas du tout avancé, parce que comme on le sait, la Tunisie, dans son histoire, elle est pionnière dans plein de domaines, plein de sujets, notamment l’émancipation de la femme, l’abolition de l’esclavage. On a toujours été pionnier. Par contre, quand il s’agit de l’animal, là, on bloque, littéralement, et moi, si j’avais une baguette magique, c’est mettre d’abord tous les responsables avec les gens du terrain, décortiquer la problématique et trouver des solutions faisables, qui ne sont pas forcément coûteuses, ça coûterait beaucoup moins cher que d’abattre les chiens. Un projet existe et il est écrit noir sur blanc. Un projet pour la gestion bienveillante des populations félines et canines en Tunisie, avec un partenariat privé-public, alors qu’on sait que tous les projets qui ont réussi ici et ailleurs, c’est avec ce partenariat, une réglementation de la possession de l’animal de compagnie, il faut qu’il y ait un permis de possession de l’animal de compagnie. Il y a des délinquants qui possèdent des chiens. Ils peuvent en faire des armes. Il y a des gens qui sont irresponsables. Ils adoptent chaque année un animal et ils l’abandonnent chaque année.

Celui-là n’a plus le droit de posséder un animal. Et ça peut apporter énormément d’argent pour soutenir tout ça. Arrêter l’abattage, stériliser les chiens de rue, créer des refuges, parce qu’on ne peut pas avoir autant de chiens dans les rues, errant de cette manière. On sait que c’est un problème de santé publique, on sait que c’est un problème aussi de sécurité, d’attaque pour les enfants à côté des écoles et autres. Donc il faut qu’il y ait des refuges et une réhabilitation à travers des foyers pour qu’ils soient adoptés. Un projet pareil, au bout de cinq, six ans, on ne parlera plus de problèmes de chiens errants. Et bien sûr non plus des poubelles.

On vous a découvert en tant que bricoleuse à travers vos publications sur les réseaux sociaux, qu’est-ce qui vous a amenée vers cette seconde passion qu’est le bricolage et pourquoi vous en faites autant ?

Parce que ça me permet de m’évader dans mon esprit. De voir quelque chose qui se crée par mes mains. Passer du temps loin de l’écran et loin de la rumination intellectuelle. Ca apporte un bien fou, surtout quand je réussis à finir l’ouvrage et que je le montre. Mais même si je le rate, je passe un moment avec moi-même et on ne réfléchit plus.

Comme avec la prière ou le yoga, le but est de se détacher de tout et de ne plus réfléchir. Personnellement, j’y arrive avec le bricolage qui me procure une sensation de bien-être.

Un dernier mot pour ceux qui vous suivent et qui souhaitent aider avec vous la cause animale ou devenir bénévoles dans des actions que vous ciblez, mais ne savent pas par où commencer ?

Je vais dire quelque chose à ceux qui me suivent. Croyez dans vos projets ou dans votre combat. Depuis 2008, j’ai combattu pour le sloughi. Aujourd’hui, je vois mon combat se réaliser. La cause animale, je suis allée au plus profond pour comprendre l’animal, pour comprendre les fondements d’une protection animale. Et j’y suis arrivée parce qu’aujourd’hui, j’enseigne cette discipline aux étudiants vétérinaires. Et pour moi, c’est un pas. Il faut y croire, il faut y mettre toute l’énergie. Maintenant, il faut vraiment que tout le monde se réunisse pour mettre en place les choses… On ne s’arrête pas juste à aider un animal et on ne s’arrête pas à lui donner seulement une alimentation. Tous les jours, les animaux subissent de la maltraitance, l’abandon. Il y a des chiens qui ont peur. Il y a des chiens qui sont attaqués. Il y a des chiens qui sont traumatisés ou maltraités, qui ont subi comme les humains les inondations et qui sont complètement abandonnés. Il faut savoir que, l’abandon, c’est terrible pour un animal. Alors que c’est un être tellement attachant. Donc, soyez responsables par rapport à vos animaux. Ne prenez pas un animal sur un coup de tête. Demandez et renseignez-vous sur le besoin de cette race avant de l’adopter. Un animal, si on le prend, c’est pour toute la vie. Maintenant, prendre conscience réellement qu’on a un grand problème de chiens errants. Et que, par le respect d’autrui, on ne peut pas continuer à avoir autant de chiens. Aujourd’hui, il y a des gens qui meurent de rage. On est en 2026 et on a encore des gens qui meurent de rage ! On a un problème, un grand problème à Kasserine de leishmaniose.

Il y a eu un signal d’alarme et ça, c’est dû à l’état dans lequel on vit, fait de saletés, de poubelles et de décharges à ciel ouvert, de chiens errants. Parce que chaque animal a le droit à la vie, certes. Mais quelle vie offrons-nous à cet animal ? C’est une fuite de la responsabilité. Il faut responsabiliser, il faut qu’on soit main dans la main pour réglementer ce secteur.

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