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Avec « 9 », dernière création d’une trilogie théâtrale profondément ancrée dans l’exploration des traumatismes humains, le metteur en scène Moez Ghdiri poursuit une œuvre exigeante, à la frontière de la psychologie et de l’imaginaire. Dans cet entretien, il livre une réflexion dense sur sa démarche artistique, le rôle du spectateur et l’urgence d’une politique culturelle ambitieuse, pensée comme un véritable levier de souveraineté et de rayonnement.

Votre pièce « 9 », produite par El Teatro Rio et Habib Belhadi, s’inscrit dans une trilogie. Pouvez-vous nous en dévoiler la genèse ?

La pièce « 9 », présentée pour la première fois en février 2025 et forte aujourd’hui d’une vingtaine de représentations, constitue le deuxième volet d’une trilogie psychologique inaugurée avec « 11/14 » en 2024. Cette trilogie repose sur une fable centrale : celle de la complexité psychique de l’être humain.

Ma formation initiale en psychologie a profondément nourri cette démarche. J’ai souhaité interroger les traumatismes, ces strates invisibles qui façonnent nos comportements. Ce que nous sommes, ce que nous faisons, procède d’un enchaînement précis : pensée, émotion, action. Mais avant la pensée il existe une zone plus obscure, plus dangereuse, que j’appelle le « magma », là où résident les traumatismes enfouis. C’est à partir de cet espace que j’ai construit théâtralement « 9 ». La troisième et dernière partie de cette trilogie verra le jour en 2027.

Comment définiriez-vous le théâtre que vous proposez aujourd’hui au public ?

Je parlerais d’un théâtre volontairement distinct du réel. Le théâtre n’est pas la vie, et la vie transposée sur scène ne saurait être une simple reproduction du quotidien. Le théâtre est, à mes yeux, une fabrique d’imaginaire.

Son rôle fondamental n’est pas de flatter la conscience du spectateur, mais de provoquer son inconscient. C’est l’imagination au pouvoir, avec le risque comme condition essentielle. Le spectateur n’est pas un consommateur passif ; il est un partenaire. La réalité du spectacle n’existe que dans son imaginaire. Nous sommes loin du théâtre affectif et rassurant des années soixante-dix.

La Tunisie dispose-t-elle, selon vous, d’une politique culturelle capable de porter de tels concepts artistiques ?

Il serait malhonnête de nier l’existence d’une politique culturelle à une époque précise, notamment lorsque Mahmoud Messadi était à la tête du ministère de la Culture. Mais en lisant « Les politiques culturelles que nous voulons » d’Ali Belarbi, on constate que la seule véritable politique culturelle structurée remonte aux années soixante, dans le discours fondateur du président Bourguiba en 1962, avec la création du Théâtre national et des maisons de culture. Depuis, nous n’avons guère progressé.

Comment définiriez-vous, alors, une véritable politique culturelle?

C’est avant tout une orientation stratégique claire, où la culture est pensée comme telle, et non confondue avec le simple divertissement. La culture est l’un des fondements majeurs de la conscience des sociétés humaines ; à ce titre, elle devrait relever d’un ministère de souveraineté. Former la conscience collective constitue une forteresse contre toutes les dérives. Cette conscience a d’ailleurs permis que le 14 janvier en Tunisie ne bascule pas dans la violence extrême observée ailleurs. Aujourd’hui, face à un nouvel ordre mondial, la Tunisie dispose d’atouts culturels immenses : une histoire plurimillénaire, une géographie reliant l’Europe, l’Afrique et l’Asie.

Il est temps d’adopter une politique culturelle à la hauteur de ces richesses, transversale, impliquant tous les ministères. La culture est aussi économie et tourisme. Chaque dinar investi devrait en générer trois. L’État-subvention a atteint ses limites; il faut passer à l’État-investissement, rationaliser les aides et ouvrir aux artistes de véritables marchés de diffusion et d’exportation.

 

Qu’en est-il des infrastructures culturelles et de la Cité de la culture ?

Il est impératif de réhabiliter les infrastructures culturelles : salles de cinéma, maisons de culture, trop souvent fermées ou inactives, notamment le week-end. Ces espaces doivent devenir des foyers de lumière, y compris dans les régions les plus éloignées. Pourquoi maintenir des budgets pour des structures sans dynamisme ?

La Cité de la culture, quant à elle, doit devenir une plateforme fédératrice de compétences, dédiée à des projets précis. Elle gagnerait à accueillir des résidences artistiques internationales, à offrir à la Tunisie des avant-premières mondiales, tout en valorisant ses atouts touristiques. Parallèlement, l’État doit préparer les régions à accueillir des spectacles dans des conditions professionnelles. Enfin, une plateforme culturelle au sein du ministère des Affaires étrangères permettrait de donner une visibilité internationale à nos productions. Les partenariats existent sur le papier ; ils doivent désormais prendre corps. Malheureusement ,nous passons à côté d’un immense marché maghrébin et international.

Salem Trabelsi

Rédacteur en chef principal, La Presse

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