Musicien voyageur, sillonnant le monde, se frottant à tous les rythmes et toutes les musiques, Anouar Brahem, le oudiste aux semelles de vent, ne manque cependant jamais à un rituel sacré : faire escale dans son pays le temps du Ramadan. Il revient des confins de l’univers s’il le faut, se retrouve et nous retrouve. Ce qui est pour nous l’occasion de réaliser l’interview qu’il accepte avec bonne grâce de nous accorder. Son départ, cette fois-ci, ne durera pas trop longtemps, cependant, puisqu’il revient donner un concert au Kef au cours de Sika Jazz
Artiste aux semelles de vent, tu sillonnes les scènes de l’univers. Pourrais-tu évoquer ton année musicale et les multiples concerts que tu as donnés?
2025 a été particulièrement dense, avec la sortie de mon nouvel album After the Last Sky en mars dernier et les concerts qui ont suivi. Nous avons beaucoup voyagé et rencontré des publics différents. Chaque concert est une rencontre singulière. Il y a bien sûr les grandes salles, les festivals prestigieux, mais au-delà des lieux, ce qui reste, ce sont les visages, les silences partagés, l’écoute. 2026 s’annonce dans la même intensité, mais je vis ces déplacements non pas comme une course, mais comme un cheminement.
La musique évolue à chaque étape, elle se transforme sur scène. C’est cela qui rend chaque tournée vivante et différente.
On dit que l’on ne peut accéder à l’universalité qu’en étant profondément ancré dans son territoire. Est-ce ton sentiment ?
Oui, tout à fait. Je crois que l’universalité n’est pas une volonté d’effacement, mais au contraire un approfondissement. Plus on est sincèrement enraciné dans une identité, plus on touche à quelque chose d’humainement partagé.
Je n’ai jamais cherché à changer ma musique pour devenir plus « international ». Je suis parti de ce que je suis, de mon rapport au silence, à la mélodie, à la mémoire de la musicale arabe. Et c’est précisément cette fidélité et cet enracinement qui permettent le dialogue avec d’autres cultures.
Les publics des différents pays sont-ils les mêmes ? Joues-tu différemment selon qu’il s’agisse d’un public tunisien, arabe, européen ou américain ?
Les publics ne sont pas identiques, bien sûr. Il existe des sensibilités différentes, des histoires d’écoute différentes. Mais ce qui me frappe, c’est que l’émotion, elle, ne connaît pas de frontière.
Je ne joue pas différemment en fonction du pays. Je joue la même musique, le même programme, avec la même sincérité. En revanche, l’énergie peut circuler différemment selon la salle et la qualité d’écoute. Il y a parfois une écoute très méditative, presque suspendue ; ailleurs, une écoute plus spontanée, plus expressive. Cette respiration peut influencer l’interprétation.
Tu es un artiste très fidèle à tes choix musicaux et à tes compagnons. Mais chaque nouvel opus ouvre un nouvel univers. Parle-nous du dernier.
Chaque album est pour moi une exploration intérieure, mais After the Last Sky est sans doute l’un des plus chargés de résonances.
Le titre est emprunté à Mahmoud Darwich — à ces vers qui interrogent: « Où les oiseaux voleront-ils après le dernier ciel ? ». C’est une question vertigineuse. Elle ouvre un abîme.
Et comme je le dis à Adam Shatz dans le texte qui accompagne l’album, je ne suis plus le même homme après ce qui s’est passé — et continue de se passer — à Gaza. Je n’arrive plus à regarder le monde autrement qu’à travers le filtre de cette tragédie. Cette conscience traverse la musique. Elle ne cherche ni à illustrer ni à expliquer, mais elle est là, présente, silencieuse.
Le choix des musiciens était essentiel. Je voulais des partenaires capables d’habiter cette musique dans sa retenue comme dans ses tensions. Il y a une fidélité, mais jamais de routine.
Avec eux, le langage se construit patiemment. Le silence y a autant de poids que la note. L’épure n’est pas une esthétique décorative : elle est une nécessité.
Je ne cherche pas la rupture pour elle-même. J’essaie d’approfondir un territoire musical. After the Last Sky est peut-être plus grave, plus méditatif. Une musique qui avance avec retenue, mais qui porte en elle une tension que l’on ne peut plus ignorer.
Tu seras au Kef à la fin du mois d’avril pour le festival Sika Jazz. Ce concert aura-t-il quelque chose de particulier pour toi ?
Jouer en Tunisie a toujours une dimension particulière. Il y a une proximité intime avec le public, une mémoire partagée.
Le Kef est un lieu chargé d’histoire et de culture. Je garde un souvenir indélébile du concert que j’y ai donné en 2014, dans une période encore profondément marquée par les bouleversements que traversait la Tunisie à l’époque. L’atmosphère était à la fois fragile et intense, dans un pays en transition.
Y revenir aujourd’hui dans le cadre de Sika Jazz a pour moi une signification particulière. Le festival participe à faire vivre la culture en dehors des grands centres, tout en offrant une ouverture sur le monde.
J’y reviens avec le même groupe qu’en 2014 — Klaus Gesing à la clarinette et au saxophone soprano, Björn Meyer à la basse et Khaled Yassine aux percussions — mais avec un programme différent.
Tu as posé tes valises pour un moment en Tunisie. Est-ce le lieu où tu composes ou celui où tu te reposes ?
Les deux, sans doute. La Tunisie est un lieu de mémoire, de langue, de sensations. Même lorsque je ne compose pas activement, quelque chose mûrit. Le repos et la création ne sont pas si éloignés : le silence est souvent le début d’une musique.
Quels sont tes projets pour les mois à venir ?
Continuer à faire vivre la musique sur scène. Poursuivre les concerts, approfondir le travail avec mes compagnons, et peut-être commencer à esquisser de nouvelles compositions.
Je ne planifie pas trop loin. La musique demande du temps, de la patience. L’essentiel est de rester à l’écoute du monde, des autres, et de soi.

