Connu pour son regard de réalisateur et ses univers singuliers, Abdelhamid Bouchnek franchit cette année un pas inattendu : celui de passer devant la caméra. Dans «El Matbaa», il incarne Tahar, un policier complexe imaginé par Mehdy Hmili. Une expérience inédite pour celui qui, pour la première fois à la télévision, accepte d’être dirigé par un autre réalisateur et de découvrir le métier sous un angle totalement différent.
Comment Mehdy Hmili a-t-il réussi à vous convaincre d’interpréter Tahar dans «El Matbaa» ?
Pour être honnête, il n’a pas mis beaucoup de temps pour me convaincre. Le rôle était en lui-même irrésistible. Tahar est un personnage d’une richesse rare, de ceux qui attirent instinctivement un comédien. Lorsque Mehdy m’en a parlé, j’ai immédiatement compris que c’était une opportunité qu’on ne rencontre pas souvent dans une carrière.
En tant que réalisateur, je lis beaucoup de scénarios, j’analyse beaucoup de personnages. Certains rôles possèdent une densité particulière, presque magnétique. Tahar faisait partie de ceux-là.
Qu’est-ce qui rend ce personnage si singulier ?
C’est un personnage construit avec beaucoup de nuances. Il n’est jamais univoque. Il possède plusieurs couches psychologiques, plusieurs facettes qui se dévoilent progressivement.
Mehdy m’en a longuement parlé avant même le tournage. Et lorsque j’ai lu le scénario, j’ai été encore plus convaincu par la complexité du personnage.
Mais je dois avouer qu’il y avait aussi une part d’appréhension. Lorsqu’on tient à un rôle, on ressent naturellement la peur de ne pas être à la hauteur. Cette peur-là est saine : elle pousse à chercher la précision.
Beaucoup ont été surpris de vous voir devant la caméra…
Oui, et cela faisait aussi partie du jeu. Nous avons volontairement travaillé dans une grande discrétion autour de ce projet.
Mais ce n’est pas ma toute première expérience d’acteur. J’ai également interprété un rôle dans «Arrière El Goddem» de Bassem Hamraoui.
J’aime explorer cette dimension du métier, surtout lorsque je travaille avec des réalisateurs en qui j’ai une véritable confiance. La confiance est essentielle lorsqu’on accepte de se mettre devant la caméra.
Cette expérience est aussi particulière parce que vous êtes, vous-même, réalisateur…
Exactement. C’est même ce qui la rend si intéressante. Pour la première fois à la télévision, je me suis retrouvé dans la position inverse : celle de l’acteur dirigé par un autre réalisateur.
C’est une expérience très enrichissante. Elle oblige à lâcher prise, à accepter le regard de l’autre, à se laisser guider. C’est une manière différente d’habiter un plateau.
Cette année pourtant, vous n’avez pas présenté de création pour le Ramadan…
J’avais besoin de prendre du recul. La création demande parfois du silence et de la distance. Il faut savoir s’éloigner un moment pour retrouver l’envie.
Et pour moi, l’envie est essentielle. C’est elle qui alimente tout le reste.
Beaucoup espéraient pourtant une troisième saison de «Ragouj»…
Pour moi, «Ragouj» appartient désormais à une histoire qui s’est achevée. La disparition de Kafon a profondément changé les choses.
Il était bien plus qu’un collaborateur. C’était presque un membre de la famille. Continuer sans lui aurait laissé un vide immense.
Pourtant, ces expériences ont rencontré un grand succès auprès du public…
Le succès ne se mesure pas seulement à l’audience. À l’intérieur d’une production télévisuelle, il y a aussi la pression, les contraintes, Parfois, on se retrouve dans une bataille permanente pour défendre un univers, un rythme, une vision.
Vous vous sentez plus libre au cinéma ?
Oui, incontestablement. Le cinéma offre une liberté différente. Le spectateur y est souvent plus averti. Le grand écran reste pour moi un territoire fascinant.
Votre cinéma est souvent marqué par une atmosphère très particulière. Qu’est-ce qui vient en premier : l’univers ou l’écriture ?
Je dirais que je vis d’abord dans l’univers. Je m’immerge dans une ambiance, dans une couleur, dans une sensation.
L’écriture vient ensuite. Et lorsque le film se termine, il y a toujours ce moment étrange où l’on quitte cet univers pour revenir à la réalité. Une réalité dans laquelle je me sens parfois un peu étranger. C’est sans doute pour cela que je ne suis pas attiré par le réalisme pur dans mes films..
Un mot pour les jeunes qui rêvent de suivre votre chemin ?
Je leur dirais simplement de rester libres. Libres et curieux, comme des enfants. Parce que la création commence souvent là.