Au centre-ouest de la Tunisie, à une trentaine de kilomètres de Kasserine, sur les hautes steppes s’étend notre destination pour cette semaine : Sbeïtla. Une ville atypique qui ne se livre pas immédiatement. En sillonnant cette délégation, on sent que le temps s’arrête et les lieux racontent des histoires glorieuses d’un passé imposant, massif, au détour de chaque regard.
Sur ce plateau intérieur de 600 mètres d’altitude de la Tunisie centrale, traversé par un oued discret, la ville semble suspendue entre deux temporalités. D’un côté, une vie quotidienne rythmée par l’agriculture et les habitudes locales; de l’autre, les vestiges imposants d’une cité antique qui fut, autrefois, un centre urbain prospère de l’Afrique romaine.
Car Sbeitla, c’est d’abord Sufetula. Une ville fondée au 1er siècle après J-C durant la période du Haut Empire romain, pensée selon les codes rigoureux de l’urbanisme romain. Mais au-delà de son organisation, c’est la richesse de ses monuments qui frappe immédiatement le visiteur.
Au cœur du site, le forum s’ouvre comme une vaste place publique bordée de colonnes. Il constituait le centre administratif, politique et commercial de la ville. C’est ici que se prenaient les décisions, que se tenaient les échanges et que s’organisait la vie civique. Face à lui se dressent les trois temples capitolins, dédiés à Jupiter, Junon et Minerve. Contrairement à la plupart des cités romaines, où ces divinités partagent un même sanctuaire, Sufetula se distingue par trois temples séparés, construits sur un même alignement. Cette particularité architecturale en fait un ensemble unique dans le monde romain.
Non loin de là, les thermes témoignent de l’importance accordée au bien-être et à l’hygiène dans la vie quotidienne antique. Ces bains publics, organisés en différentes salles (frigidarium, tepidarium, caldarium), étaient aussi des lieux de sociabilité où se rencontraient les habitants.
Le théâtre, quant à lui, révèle une autre facette de la ville : celle d’un espace dédié aux loisirs et à la culture. Bien que partiellement conservé, il permet encore d’imaginer les spectacles et les rassemblements qui animaient la cité.
En parcourant davantage le site, d’autres structures apparaissent : arcs monumentaux marquant les entrées, vestiges d’habitations, fontaines et réseaux hydrauliques sophistiqués. Ces éléments traduisent un haut niveau d’organisation et une maîtrise avancée des techniques de construction.
Mais Sbeitla ne se limite pas à ses monuments les plus visibles. Le site conserve également les traces de la période chrétienne, notamment à travers plusieurs basiliques richement décorées de mosaïques. Ces édifices témoignent de l’évolution religieuse de la ville à la fin de l’Antiquité, lorsque le christianisme s’impose progressivement.
Pourtant, réduire Sbeitla à son héritage romain serait une erreur. La ville porte en elle les traces d’une histoire plus vaste, faite de ruptures et de continuités. Après les périodes vandale et byzantine, un tournant décisif intervient au VIIe siècle.
En 647, la région devient le théâtre de la bataille de Sufetula. Les troupes arabo-musulmanes affrontent les forces byzantines du patrice Grégoire, installé dans la ville. La défaite de ce dernier marque un basculement historique : la fin d’un ordre ancien et l’ouverture vers une nouvelle ère.
Mais ici, le changement ne se fait pas dans la rupture brutale. Il s’opère lentement. Sbeitla perd progressivement de son influence au profit de centres émergents comme Kairouan. Les pierres restent, les usages évoluent. Les bâtiments antiques sont réinvestis, transformés, parfois abandonnés. Une autre manière d’habiter le territoire se met en place.
Aujourd’hui encore, cette stratification historique est visible. Elle se lit dans les paysages, mais aussi dans les modes de vie. À Sbeïtla, le quotidien reste profondément ancré dans une culture rurale où l’oléiculture occupe une place centrale. Ici, on vit au rythme des saisons, dans une proximité constante avec la terre.
La culture, elle, ne se limite pas aux vestiges. Chaque été, le Festival international de Sbeïtla redonne vie aux ruines. Les colonnes antiques deviennent décor de scène, les pierres résonnent de musique et de théâtre. Le passé cesse alors d’être figé : il devient un espace d’expression.
Dans les rues de la ville, la culture s’exprime autrement. Dans les marchés, dans les échanges du quotidien, dans ces gestes transmis sans bruit d’une génération à l’autre. Une culture discrète, mais profondément enracinée.
Et c’est peut-être là que réside l’avenir de Sbeïtla.
Car loin des stations balnéaires saturées, la ville possède un potentiel rare : celui d’un tourisme alternatif. Un tourisme plus lent, plus attentif, centré sur l’expérience plutôt que sur la consommation. Autour de Sbeïtla, les possibilités de randonnées restent encore peu exploitées, mais elles offrent un terrain particulièrement riche. Les sentiers naturels traversent des paysages steppiques ouverts, ponctués d’oliveraies et de reliefs doux. À pied ou à vélo, il est possible de suivre d’anciens chemins agricoles, parfois hérités de tracés antiques.
Ces itinéraires permettent une immersion totale dans le territoire : observation de la flore locale, découverte des pratiques agricoles et rencontres avec les habitants. Certains parcours mènent également à des vestiges secondaires, souvent méconnus, dispersés dans la campagne environnante.
Reste que ce potentiel demeure encore largement sous-exploité. Faute de mise en valeur suffisante, Sbeïtla continue d’échapper aux grands circuits touristiques. Une discrétion qui fait aussi son charme, mais qui interroge sur les choix de développement à venir.