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Pianiste, compositeur et directeur artistique, Rafik Gharbi a récemment séduit le public à travers une série de concerts dédiés aux grandes figures de la chanson française. Derrière ce succès demeure un rêve : celui de faire connaître ses propres compositions au plus grand nombre. Entretien.

Vous êtes artiste, mais  également docteur en chimie. Est-ce que vous vous considérez davantage comme un chercheur qui compose ou comme un musicien qui a étudié la chimie?

C’est un cheminement de toute une vie qui a commencé par la musique et qui, par la suite, a fait de moi un scientifique. Avec le temps et la maturité, je me suis rendu compte que ces deux aspects se complètent. Mélanger des atomes pour avoir des molécules, c’est un peu comme mélanger des notes musicales pour faire des mélodies. Il faut plein d’essais dans les deux cas, et les combinaisons ne réussissent pas toutes. C’est pour cette raison que j’ai fait des spectacles qui s’intitulent «Alchimie» et «La Chimie des Mélodies».

Qu’est-ce qui vous inspire pour composer?

En réalité, la composition ne se cherche pas. C’est un état d’esprit qui vient avec un cumul de connaissances musicales et d’expériences personnelles. J’ai fait des mélodies instrumentales, mais aussi des chansons qui expriment, au-delà des notes, une émotion poétique basée sur des paroles. Quand je me mets au piano, des choses enfouies dans mon inconscient et ma mémoire ressortent sous forme de musique. Je fais toujours l’analogie avec les sédiments sous terre qui prennent le temps de se transformer pour donner quelque chose de nouveau. Evidemment, l’intelligence artificielle est à éviter dans ce sens, même si elle semble aider. Un artiste doit être sincère et honnête envers lui-même avant tout.

Vos spectacles de reprise affichent souvent complet, alors que les concerts consacrés à vos compositions attirent un public plus restreint. Comment vivez-vous cette différence?

Je la prends avec beaucoup de sérénité. Je pense qu’il faut un certain temps et beaucoup de patience pour diffuser un travail de création. Le public préfère un produit qu’il connaît déjà. Ce n’est pas évident de réveiller sa curiosité et de le convaincre. Or, un artiste doit créer, proposer du nouveau. Je crois que la meilleure combinaison serait de passer des compositions originales et des reprises dans un même concert, à des pourcentages variables. J’ai fait beaucoup de spectacles de reprises de chansons francophones : «Hier encore » en hommage à Aznavour, «Gigi et la Môme» dédié à Dalida et Edith Piaf, et le plus récent «Chante la vie chante»…  Au mois de Ramadan dernier, j’ai fait plusieurs dates avec le maître du qanun turc Aytaç Doğan. Ces concerts m’ont donné du public, mais ce sont mes compositions qui me donnent une identité. Je fais donc plus d’effort pour sortir de cette zone de confort, m’éloigner des solutions de facilité et me concentrer sur ma propre musique. Je pense que tout musicien, peintre, homme de théâtre ou autre est supposé laisser une trace par ses créations personnelles.

Est-ce que le fait d’avoir une carrière scientifique stable en parallèle vous donne plus de liberté dans vos choix artistiques?

Les circonstances de la vie ont fait que je devienne chercheur. Un métier stable permet certainement plus d’autonomie financière que pour un musicien complètement dévoué à son art et qui vit de sa musique. Si le système du droit d’auteur était plus évolué en Tunisie, il protégerait beaucoup plus la qualité de la vie des artistes. Mais, il y a aussi des sacrifices à faire, en ce qui me concerne, dans la gestion du temps et le rythme intensif des concerts rapprochés.

On sait que l’attention du public porte plus sur les chanteurs. Comment choisissez-vous les interprètes avec lesquels vous collaborez?

C’est avant tout une question d’affinité. Les capacités vocales comptent beaucoup évidemment, tout comme la capacité à travailler en équipe et à accepter les critiques. Je garde presque la même équipe depuis des années et nous sommes devenus une véritable famille soudée. J’ai collaboré avec de jeunes talents, comme Meyssoun Fatnassi, et avec des artistes plus expérimentés comme Lilia Ben Chikha, qui est surtout connue en chanteuse lyrique. Nous étions sur scène, il y a quelques jours, au Festival international de Sousse pour «L’Odyssée symphonique». C’est un concert centré sur mes compositions, avec un arrangement symphonique, sous la baguette du maestro Fady Ben Othman. J’ai aussi travaillé lors des derniers concerts avec Aida Niati, Dhirar Kefi, Kamel Sallem qui était mon idole quand j’étais encore à mes débuts. Chaque chanteur a un potentiel, un timbre de voix unique et un caractère qui lui est propre. J’essaie de mettre en valeur leur complémentarité.

Vous avez fait, ces dernières années, le tour de grands festivals en Tunisie, comme le festival de Jazz à Tabarka, le Festival de Hammamet, le Festival international de musique symphonique d’El Jem… Vous avez aussi joué à l’étranger. Qu’est-ce qui vous fait encore rêver?

Je crois que le rêve de chaque artiste est d’être un voyageur, un troubadour qui véhicule sa musique à travers le monde. Je voudrais faire valoir mes compositions ici et même au-delà de nos frontières.  Jouer sur scène et voir un public d’horizons divers en train d’apprécier mes notes est une grande consécration. C’est une musique ancrée dans ma tunisianité, tout en portant la pluralité culturelle qui distingue notre peuple. Dhafer Youssef et Anouar Brahem sont d’excellents représentants, et c’est cet effet que je cherche.

En définitive, comment faire l’équilibre final entre l’adhésion du public et la fidélité à votre propre style ?

C’est utopique pour un artiste de prioriser sa satisfaction personnelle,  ce serait un peu comme jouer pour soi. Je n’apprécie pas non plus l’idée de musique élitiste. Mais, il y a tout de même une musique commerciale et une autre plus recherchée. A chacun de choisir sa voie. J’ai été directeur du Festival international de Sousse, ce qui m’a permis d’observer de près certaines réalités. On sait que beaucoup de bons artistes ne remplissent pas les grands théâtres, alors que d’autres réussissent avec un minimum de talent et d’effort. Ne pas avoir toujours un large public ne doit pas être frustrant. Ce sont les règles du jeu. Personnellement, je ne dirai jamais «Ce n’est pas ma faute, mais celle du public qui n’a rien compris », comme l’a chanté Aznavour autrefois. Des compromis s’imposent et je vis ce dilemme en continu. Il ne faut pas surtout avoir un esprit obtus d’obstination, mais s’adapter à l’auditoire tout en essayant d’être en paix avec soi-même et de garder ses principes musicaux.

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