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Dans le récit populaire, le «pervers narcissique » et le dépendant affectif rejouent le drame éternel du loup et de l’agneau : l’un détruit, l’autre subit. Pourtant, certaines relations d’emprise révèlent une mécanique plus complexe. Sans symétriser la violence ni culpabiliser celui qui la subit, on peut parler de deux vulnérabilités et de deux stratégies défensives qui peuvent parfois bien s’emboîter : d’un côté, la peur de dépendre ; de l’autre, la peur d’être abandonné. Lorsque le lien devient le principal régulateur de l’angoisse, l’amour peut progressivement se transformer en système d’emprise.

Le loup et l’agneau : une histoire trop simpliste

Dans la psychologie populaire comme dans les récits médiatiques, le « pervers narcissique » et le dépendant affectif sont souvent opposés avec une netteté presque manichéenne : le bourreau face à sa victime. D’un côté, le prédateur froid, calculateur et manipulateur. De l’autre, celui ou celle qui aime trop, pardonne trop et finit par s’oublier. Cette représentation permet parfois de nommer l’emprise. Mais elle ne suffit pas à comprendre la complexité de certains liens conjugaux.

Certaines relations deviennent progressivement des systèmes relationnels, dans lesquels les stratégies défensives de l’un rencontrent les vulnérabilités de l’autre et peuvent les renforcer.

Cette rencontre peut progressivement organiser la relation autour du contrôle, de l’hyperadaptation et de la recherche incessante de réassurance.

Il ne s’agit pas de dire que les deux partenaires sont équivalents. Ils ne le sont pas. Il ne s’agit surtout pas de rendre la victime responsable des violences qu’elle subit. Il s’agit simplement de comprendre la mécanique subtile : Que se passe-t-il lorsque la peur de dépendre rencontre la peur d’être abandonné ?

La mécanique des jours

En consultation, Madame X se tient droite, le sac posé sur les genoux, les mains croisées au-dessus. Elle parle d’une voix posée, fluide, mesurée.

Le réveil à six heures pour préparer le petit-déjeuner des enfants… Le dossier rendu avec deux jours d’avance… Son supérieur qui l’a félicitée… La réunion des parents d’élèves… « J’aime que les choses soient bien faites. Si je vois quelqu’un contrarié, j’ai une boule dans le ventre. Il faut que je répare. »

Puis sa voix fléchit lorsqu’elle décrit le cadran solaire intérieur de sa vie de couple. Il y a les matins où il descend en chantonnant et lui dit qu’elle est la femme de sa vie. Ces jours-là, « l’air est plus facile à respirer ». Et puis, sans préavis, le temps change. Un regard froid. Des réponses sèches.

Un retour le soir où il traverse l’entrée sans la regarder. Elle s’enferme dans sa chambre. « Dans ces moments-là, je repasse tout dans ma tête », explique-t-elle, les yeux fixés sur le sol. « Je cherche ce que j’ai dit, ce que j’ai mal fait, le détail que j’ai manqué. Est-ce que c’est la remarque sur sa mère ? » Avant, elle finissait par s’excuser, parfois sans savoir pourquoi. Elle cuisinait ce qu’il aimait, faisait sortir les enfants, modifiait son comportement. Puis, deux ou trois jours plus tard, il lui redonnait un sourire, la prenait dans ses bras. « Et ça repart. »

Quand je lui demande pourquoi elle reste, malgré l’épuisement, malgré la sensation d’être en permanence sur un fil tendu au-dessus du vide, elle se tait un long moment. Ses doigts serrent les anses de son sac. « Parce que quand on est bien, on est le couple le plus formidable du monde. Quand il part quelques jours en vacances seul avec les enfants, je ne sais pas du tout qui je suis. »

Je crois que cela contient peut-être davantage que le mot « dépendance ». Cela révèle ce qui se produit lorsque le lien devient le principal régulateur de la sécurité intérieure.

Deux destins d’une même béance

À la source de certaines de ces dynamiques, on retrouve parfois une difficulté à se sentir suffisamment solide dans la séparation, à tolérer la distance ou à réguler seul les affects.

On pourrait penser cette fragilité à partir du holding : la qualité de l’environnement précoce qui permet progressivement à l’enfant de se sentir contenu, reconnu et suffisamment en sécurité pour construire son propre sentiment de continuité. Ces expériences peuvent favoriser des stratégies relationnelles insécures : rechercher davantage la proximité et la réassurance, ou au contraire privilégier la distance et l’autosuffisance.

Mais ces modèles ne sont pas des destins. Une enfance difficile ne produit pas mécaniquement un adulte dépendant ou narcissique. Les trajectoires sont plus complexes : tempérament, expériences ultérieures, contexte familial, traumatismes, rencontres et ressources personnelles participent à leur construction. On peut néanmoins distinguer deux mouvements défensifs :

Le pôle grandiose (la fuite en avant) : Face à la vulnérabilité, certaines personnes privilégient le contrôle, l’autosuffisance, la distance ou la dévalorisation de l’autre. Ne pas avoir besoin devient une manière de ne pas risquer d’être atteint.

Le pôle anaclitique (la fusion à tout prix) : D’autres deviennent particulièrement sensibles aux variations émotionnelles de l’autre. Elles anticipent, réparent, s’adaptent et cherchent à préserver le lien presque à n’importe quel prix.

La collusion narcissique

La rencontre peut d’abord sembler miraculeuse. La personne qui craint l’abandon peut être attirée par quelqu’un qui paraît sûr de lui, autonome, décidé : « Enfin quelqu’un qui sait où il va. »

À l’inverse, celui qui a besoin de valorisation peut trouver dans l’admiration et l’hyperadaptation de l’autre un miroir gratifiant : « Enfin quelqu’un qui me voit. » Dans certaines relations, l’accroche peut prendre la forme d’un love bombing: idéalisation, intensité affective, disponibilité saturante, promesses précoces. Chacun reçoit alors ce dont il semblait manquer.

Mais lorsque l’emprise s’installe, la complémentarité initiale peut devenir une mécanique : l’un exige davantage ; l’autre s’adapte davantage ; l’un se retire; l’autre poursuit ; l’un dévalorise ; l’autre cherche à prouver sa valeur. Le dépendant peut progressivement construire un faux self d’hyperadaptabilité : comprendre tout, pardonner tout, anticiper tout, ne plus demander grand-chose. La relation devient alors un contrat inconscient où chacun tente de réguler sa propre fragilité à travers l’autre.

Mais une précision est essentielle : la complémentarité des défenses n’est jamais la symétrie des responsabilités.

Quand le soulagement de la tension ressemble à l’amour

Le renforcement intermittent permet de comprendre certaines relations dans lesquelles l’affection alterne de façon imprévisible avec le retrait, le rejet ou la dévalorisation.

La réconciliation n’apporte alors pas seulement du plaisir. Elle apporte surtout du soulagement. Plus la sécurité est instable, plus son retour peut sembler précieux. La personne finit alors par confondre l’intensité du soulagement avec celle de l’amour. La question n’est plus : « Est-ce que cette relation me permet d’être moi-même ? » mais : « Que dois-je faire pour qu’il redevienne celui qu’il était ? »

La sexualité : théâtre ultime de l’emprise et monnaie du lien

Dans certaines relations d’emprise, la sexualité peut devenir un espace où se négocient le pouvoir, la proximité et la réassurance. Pour celui qui craint l’abandon, elle peut devenir une preuve : « Si nous faisons encore l’amour, c’est que tu m’aimes encore. » Elle peut devenir la « taxe du lien » : donner son corps pour maintenir la présence de l’autre ou éviter la rupture. Inversement, la sexualité peut parfois être utilisée pour récompenser, punir ou réconcilier.

Mais une sexualité intense ou conflictuelle n’est pas en elle-même la preuve d’une emprise. L’ être humain est plus contradictoire que les théories. On peut désirer et souffrir, aimer et être en colère, rechercher la proximité tout en ressentant de la peur.

Comprendre sans culpabiliser

Le terme « pervers narcissique » appartient largement au vocabulaire populaire et à certains courants cliniques francophones. Il ne constitue pas, en tant que tel, un diagnostic du DSM 5.

Il est donc plus rigoureux, selon les situations, de parler de traits narcissiques, de fonctionnement narcissique pathologique, de conduites coercitives ou de dynamique d’emprise.

Le narcissisme n’est pas synonyme de violence. Une personne présentant des traits narcissiques n’est pas nécessairement abusive. Inversement, une personne peut exercer une emprise sans présenter un trouble narcissique.

Attention ! l’explication n’est pas la justification. Comprendre la dynamique ne signifie jamais distribuer équitablement la responsabilité de la violence.

Le démantèlement de la collusion

Sortir de l’emprise ne consiste pas toujours à partir physiquement. Il faut parfois aussi démanteler la relation intérieure.

Trois mouvements sont essentiels.

1. Faire le deuil de l’autre idéal : Accepter que l’autre ne devienne peut-être jamais celui que l’on espérait et renoncer au fantasme de l’amour sauveur.

2. Apprivoiser le vide : Traverser la solitude sans chercher immédiatement quelqu’un pour remplir la place laissée vacante afin de réapprendre à habiter sa propre vie.

3. Reconquérir sa souveraineté : Dire non, supporter que l’autre soit mécontent, ne pas réparer immédiatement et distinguer culpabilité et responsabilité.

La question n’est pas : « Pourquoi ai-je accepté cela ? » mais : « Qu’est-ce qui, en moi, avait besoin de cette relation pour se sentir en sécurité ? » Il ne s’agit pas de chercher un coupable mais de trouver sa liberté.

De la dépendance à l’interdépendance

La sortie ne consiste pas à ne plus avoir besoin de personne. L’autonomie absolue peut devenir une autre forme de défense. Mais comment être lié sans se perdre dans le lien ?

La clé est dans l’interdépendance qui permet d’être proche sans fusionner, séparé sans abandonner, aimer sans se sacrifier, recevoir sans se soumettre. La relation saine ne supprime pas la vulnérabilité. Elle rend la vulnérabilité partageable.

La perversion narcissique et la dépendance affective ne sont pas donc deux diagnostics opposés. Mais elles peuvent, dans certaines configurations, devenir les deux faces d’une même monnaie relationnelle : d’un côté, la peur de dépendre ; de l’autre, la peur d’être abandonné.

Comprendre cette mécanique ne revient ni à excuser la violence de l’un ni à culpabiliser l’autre. Cela permet de comprendre pourquoi certaines personnes restent longtemps dans des relations qui les détruisent et pourquoi sortir de l’emprise signifie parfois beaucoup plus que quitter quelqu’un. Cela signifie retrouver un soi suffisamment solide pour pouvoir aimer sans se sacrifier. Et parvenir enfin à ce dire :

« Je peux aimer quelqu’un sans avoir besoin de disparaître pour être aimé. »

Manel ALBOUCHI

Psychothérapeute intégrative - Consultant

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