Violoniste et compositeur, Zied Zouari trace depuis plusieurs années un parcours où les frontières entre les genres s’effacent. À travers ses projets, ses collaborations et ses récentes expériences scéniques, notamment autour des «100 Violons», il ne cesse de repousser les limites de son instrument. Entretien.
Votre parcours est jalonné de projets aux univers musicaux très différents. Cette grande diversité de styles vient-elle des possibilités qu’offre le violon en tant qu’instrument, ou reflète-t-elle avant tout votre personnalité en tant que violoniste ?
La diversité des styles émane principalement de ma curiosité artistique. Quand j’étais âgé d’une dizaine d’années, j’écoutais autant du jazz que de la musique indienne, j’écoutais aussi de la musique turque, du rock … Il y avait alors des sonorités qui m’étaient déjà familières et instaurées dans mon esprit artistique très tôt. Le violon reste un instrument, un moyen de transport d’émotions et de musique. Toutes ces aspirations-là, c’est donc moi, ma curiosité et mon ouverture.
Vous partez bientôt en Turquie. Parmi vos autres projets, il y a « Violons du monde » qui a fait le tour de plusieurs pays. Vous collaborez constamment avec beaucoup d’artistes de cultures et d’horizons très différents. Est-ce qu’il y a une rencontre ou une collaboration particulière qui vous a influencé d’une manière durable ?
La rencontre bouleversante avec Didier Lockwood, qui était mon prof de violon jazz à Paris, m’a permis de remettre des choses en question et de revoir la carte par rapport à la musique, à l’esthétique, à l’ouverture, au rapport d’un instrumentiste ou d’un artiste au rythme… Ça m’a permis aussi de mettre la boussole au bon endroit. Et, pour moi, le bon endroit, c’est d’abord le rythme. Les perceptions étaient redéfinies dans ma tête, ce qui m’a encore ouvert des pistes dans l’échange, la recherche et la création.
Vous jouez souvent de la musique tunisienne à l’étranger. Avez-vous le sentiment de porter une responsabilité particulière en tant qu’artiste tunisien? Et comment percevez-vous la réception de notre musique par un public étranger qui ne la connaît pas forcément très bien ?
L’export de la musique tunisienne à l’étranger est une thématique qui m’est très chère, un engagement que je m’étais pris depuis 20 ans. Il y a des clés qu’il conviendrait d’utiliser pour porter notre musique à l’oreille de l’autre qui n’en est pas imprégné : l’arrangement, la fusion avec l’usage du contrepoint, l’usage de l’harmonie, mais de manière futée, parfois discrète, presque invisible. Ces opérations très fines permettent à l’Occidental d’écouter cette musique avec ses codes spécifiques et stylistiques traditionnels sans pour autant anéantir ou enlever l’identité d’origine. On en parle avec des mots, mais en musique, c’est un vrai défi. Pour que la musique tunisienne trouve, ou plutôt arrache la place qu’elle mérite, et qu’elle n’a pas encore atteinte, il faut l’internationaliser avec les réseaux sociaux, avec le numérique. Cela nécessite un mouvement d’artistes, un collectif et surtout d’inculquer cette mentalité aux jeunes.
Les représentations récentes des « 100 Violons » ont réuni plus d’une centaine de violonistes sur une même scène. S’agit-il de montrer toute l’étendue des possibilités offertes par le violon, ou de favoriser la rencontre entre différentes générations de musiciens ?
Le concept a plusieurs facettes. Il y a d’abord l’objectif de créer une famille nationale avec des musiciens de toutes les régions de la Tunisie. Ce projet collectif vise à la fois la formation des jeunes par l’échange des savoirs musicaux, chorégraphiques et autres à travers des méthodes de transmission modernes et leur professionnalisation à l’internationale. L’autre objectif est la création, portée par une vision inspirée des régions. Aujourd’hui, on dénombre dix pôles de formation et de création à Tunis, Nabeul, Sousse, Sfax, El Hamma, Medenine, Kasserine et Kairouan. Le réseau compte 300 membres, ce qui n’était pas du tout marqué dans nos espérances les plus optimistes. Nous envisageons de faire un méga-spectacle tous les trimestres pour que toutes ces créations et cet effort de formation soient régulièrement mis en lumière. J’utilise ici le mot « lumière » parce que notre spectacle s’appelle Les « Lumières de Carthage ». Il y aura une tournée qui tracera un circuit artistique et touristique autour de sites historiques importants du pays. Nous sommes encore à la phase de structuration. Le lancement officiel des « Lumières de Carthage » s’est fait lors d’un concert au musée national de Carthage. C’était l’étincelle qui a ouvert le pas. Le démarrage de la formation se fera le 4 octobre, avec une récurrence de deux séances par mois en résidence artistique dans toutes les régions. On aura après une « Lumière de Carthage » en décembre.
Vous êtes un musicien particulièrement ambitieux, qui revient à chaque fois avec de nouvelles idées. Aujourd’hui, à ce stade de votre carrière, qu’est-ce que le succès signifie réellement pour vous ?
Quand on est artiste, on est toujours dans la recherche, dans l’aspiration à faire mieux, à trouver ce qui peut encore perfectionner le processus, embellir ou ramener plus d’intérêt à un projet donné. Un artiste est par définition un éternel insatisfait. Je veux être constamment instigateur, initiateur d’idées. Le succès, aujourd’hui, pour moi, c’est de pouvoir transmettre cette ouverture, cette aspiration à la perfection. C’est aussi la volonté de connecter, à travers le violon, l’amour de cette terre qui nous a tout donné, comment en être fier, comment la valoriser, comment en faire une force à l’étranger…
Qu’est-ce qui pourrait vous stresser lors de vos spectacles?
Sur le plan individuel, il y a toujours la responsabilité de monter sur scène, une pression mais plus de plaisir que de stress. Mais ce qui me fait peur le plus, c’est une éventuelle césure d’énergie entre les partenaires quand on joue collectivement. Pour les « 100 violons », on aspirait à 100 et on est allé jusqu’à 150 musiciens sur scène, en comptant les altos, les violoncelles et les contrebasses.
Vous êtes né dans un milieu artistique et vous avez un fils musicien. Tarek Zouari est une graine de star. Est-ce que c’est la génétique ou plutôt l’entourage ?
Tarek est une graine qui va faire son propre chemin. Cela fait partie de notre système de valeurs : on ne cherche pas à copier, mais à s’inspirer pour faire autrement. Il est soliste dans des projets nationaux. Je pense que la partie génétique y est, on ne peut pas la nier.
Elle est là dans la ressemblance, le regard, la posture, la manière de jouer, l’obstination… Il y a une prédisposition naturelle, qui fait qu’on va, instinctivement, vers le chemin du papa. On est deux générations différentes, les enjeux ne sont pas forcément les mêmes. Mais en tout cas, je vois un beau projet se construire.
Est-ce que vous avez d’autres passions en dehors de la musique ?
Je suis motard, et je le fais dans le cadre d’un club d’une manière très régulière et surtout très disciplinée. Je suis pilote professionnel avec une licence de pilotage et je fais partie de la Fédération nationale de motocyclisme.
C’est ma passion cachée et, curieusement, elle m’inspire beaucoup. Quand on est en moto, on se connecte tout de suite avec les éléments de la nature, on sent le froid, la chaleur… Il n’y a pas d’écrans, et ce contact avec la nature est particulièrement inspirant. Il nourrit l’enfant en nous. Et, moi, j’ai cette philosophie de chercher l’enfant en moi en permanence.

