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Il est dix heures, la cloche sonne et la cour se partage en deux. D’un côté, les enfants qui sortent de leur cartable une boîte préparée la veille, un fruit, du pain, un peu de fromage. De l’autre, ceux qui se pressent autour d’une table pliante sur le trottoir, où s’alignent chips, sucettes fluorescentes, gâteaux emballés et canettes posées à même le sol. Tout l’enjeu de la rentrée tient dans cet écart entre deux gestes, préparer ou acheter : le premier prend cinq minutes la veille au soir, le second n’en prend aucune, et c’est pour cette raison qu’il l’emporte si souvent.

Préparer ne suffit pas toujours

Il serait pourtant trop simple d’opposer le bon goûter de la maison au mauvais goûter du trottoir. Beaucoup de boîtes préparées le matin le sont en trois minutes, entre le café et les clés de la voiture, et contiennent exactement les mêmes produits que la table du vendeur: une brique de jus, un gâteau sous cellophane, deux tranches de salami dans un morceau de baguette. Le goûter a simplement changé de lieu d’achat, il n’a pas changé de nature.

C’est que la vraie décision ne se prend pas à sept heures du matin dans une cuisine pressée, mais quelques jours plus tôt, dans les rayons d’une grande surface.

Un parent qui sort du travail à dix-neuf heures, avec vingt minutes devant lui et un enfant fatigué à ses côtés, ne lit pas les étiquettes : il prend ce qui est visible, ce qui va vite et ce qui évite une discussion dans le rayon. Les briques de jus s’installent dans le chariot parce qu’elles se rangent, les gâteaux emballés parce qu’ils ne s’écrasent pas, la charcuterie parce qu’elle dispense de cuisiner le matin.

Chacun de ces arbitrages est raisonnable, pris isolément, mais c’est leur répétition neuf mois par an qui transforme un cartable en problème de santé publique. Il s’agit donc moins de négligence parentale que de temps, de prix et d’information, et c’est aussi pour cette raison que la solution se joue au moment des courses autant qu’au moment du petit-déjeuner.

Le sucre et ses conséquences

Le danger le plus documenté est pourtant le moins spectaculaire. L’Organisation mondiale de la santé recommande que les sucres ajoutés ne dépassent pas dix pour cent de l’apport énergétique quotidien et suggère de descendre à cinq pour cent, soit environ vingt-cinq grammes, moins encore chez l’enfant : une canette suffit à faire sauter ce plafond. La fréquence compte d’ailleurs plus que la quantité, puisque chaque grignotage relance une attaque acide sur l’émail, et la carie reste la maladie non transmissible la plus répandue au monde.

Les chiffres tunisiens suivent la même pente. Une enquête de l’Agence nationale de contrôle sanitaire et environnemental des produits établit que 21 % des enfants de deux à dix ans sont obèses et 13,7 % en surpoids, et le bureau tunisien de l’Unicef confirme qu’un tiers des six-douze ans sont touchés par l’obésité.

L’Institut national de nutrition met en cause la restauration rapide et l’effondrement de l’activité physique : quand l’OMS recommande soixante minutes de mouvement par jour, les enfants tunisiens n’en font pas soixante par semaine.

Les couleurs qui déconcentrent

Restent ces couleurs impossibles qu’aucun fruit ne produit. Un colorant de synthèse n’apporte ni goût, ni valeur nutritive, ni conservation : sa seule fonction est de rendre le produit visible et désirable, et les enfants y sont proportionnellement plus exposés que les adultes, puisqu’ils consomment davantage de produits colorés pour un poids de corps bien inférieur.

Six d’entre eux, référencés E102, E104, E110, E122, E124 et E129, ont fait l’objet d’une étude britannique publiée dans The Lancet, qui a mesuré leur effet sur le comportement de près de trois cents enfants. L’agence européenne de sécurité des aliments a jugé cet effet réel mais de faible ampleur, et ces additifs restent autorisés ; l’Union européenne impose toutefois depuis 2010 une mention avertissant qu’ils peuvent nuire à l’activité et à l’attention des enfants.

En Tunisie, ces colorants réapparaissent à chaque campagne de contrôle. Pour les seuls mois de juin et juillet 2026, l’Instance nationale de la sécurité sanitaire des produits alimentaires a détruit 152 kilos de sucreries contenant des colorants interdits, et les services régionaux ont retiré du marché, à Monastir, des confiseries conditionnées sous forme de seringues destinées à des enfants. Ces marchandises n’affichent aucune mention d’avertissement, pour la simple raison qu’elles n’affichent ni étiquette, ni date, ni origine.

Le jus, le gâteau et le jambon

Trois produits reviennent dans presque tous les cartables, et ce sont les plus documentés.

Le jus industriel, même vendu comme pur jus, reste une boisson sucrée, car le sucre séparé de la fibre passe dans le sang aussi vite qu’un sucre ajouté. Les recommandations sont sans ambiguïté: un jus ne compte pas comme une portion de fruits, un enfant de moins de onze ans ne devrait pas dépasser un demi-verre par jour, et les boissons énergisantes sont à écarter avant l’âge adulte. Le gâteau emballé appartient aux aliments ultra-transformés, avec son sirop de glucose-fructose, son huile de palme, ses émulsifiants et ses colorants. Une étude française publiée dans le British Medical Journal en 2019, sur plus de cent mille personnes, montre qu’une hausse de dix pour cent de leur part dans l’alimentation s’accompagne d’une augmentation d’environ douze pour cent du risque cardiovasculaire, indépendamment du sel, du sucre et des graisses. Le salami et le jambon forment le dossier le plus lourd. En 2015, le Centre international de recherche sur le cancer a classé les viandes transformées cancérogènes pour l’homme, dans le groupe 1 : cinquante grammes par jour augmentent le risque de cancer colorectal d’environ dix-huit pour cent, soit deux tranches de jambon, le contenu ordinaire d’un sandwich de récréation. Ce groupe 1 désigne le niveau de preuve et non l’intensité du risque, et une tranche de jambon n’est pas une cigarette, mais l’agence française de sécurité sanitaire a confirmé en 2022 le lien entre les nitrites et ce cancer, en visant en priorité la charcuterie, qu’aucune autorité de santé ne recommande au quotidien chez l’enfant.

Ce que l’industrie sait déjà

Rien de tout cela n’est un accident. Le sirop de glucose-fructose est là parce qu’il coûte moins cher que le sucre et sucre davantage, l’huile de palme parce qu’elle est bon marché, et le colorant parce qu’il rend le produit désirable sur un présentoir placé à hauteur des yeux d’un enfant, sans rien apporter d’autre. La preuve que ces industriels peuvent faire autrement, c’est qu’ils l’ont fait dès que la loi les y a contraints, une majorité ayant reformulé ses produits plutôt que d’inscrire l’avertissement européen sur ses emballages.

Le ciblage des enfants n’est pas davantage une improvisation. Une étude publiée dans le British Medical Journal, appuyée sur les archives internes de l’industrie du tabac rendues publiques par la justice américaine, montre que deux des plus grands cigarettiers mondiaux, devenus propriétaires de groupes alimentaires, ont transféré aux boissons sucrées pour enfants les arômes, les colorants et les méthodes de marketing conçus pour la cigarette. Après le rachat d’une grande marque de boisson, la cible passe des familles aux enfants : on invente une mascotte, on s’associe à des fabricants de jouets et on lance des points à collectionner contre des cadeaux, dispositif que les documents internes de l’entreprise décrivent comme la version enfantine du programme de fidélisation des fumeurs adultes. Le mécanisme est identique, créer un attachement à une marque avant que le consommateur ait l’âge de choisir.

Ce que les médecins conseillent

Aucun spécialiste ne demande d’interdire le bonbon, car le problème n’est pas la sucrerie du dimanche mais le rituel quotidien.

— Ne laissez pas partir un enfant à jeun, car celui qui n’a rien mangé achètera n’importe quoi.

— Remplacez l’argent de poche par une boîte, c’est la mesure la plus efficace de toutes.

— Donnez-lui une gourde d’eau, seule boisson utile en dehors des repas.

— Méfiez-vous de la chaîne du froid : mayonnaise et produits laitiers supportent mal quatre heures dans un cartable.

— Refusez tout produit sans étiquette, sans date de péremption et sans origine.

— Imposez le brossage des dents le soir et une visite annuelle chez le dentiste.

— Ne commentez jamais le poids de votre enfant : l’objectif n’est pas de le faire maigrir mais de bien le nourrir, et les remarques sur le corps abîment durablement le rapport à la nourriture.

Remplacer, produit par produit

Interdire ne fonctionne pas, puisqu’un enfant privé achètera ailleurs, alors que remplacer fonctionne, et septembre aide avec les figues, les raisins et les grenades.

Côté sucré

— Le jus en brique : un fruit entier, qui rend la fibre que le jus a perdue.

— Le gâteau emballé : du pain de semoule avec de l’huile d’olive et du miel, ou des ka’ak préparés le week-end.

— Les bonbons : des dattes, des figues sèches ou des raisins secs, sucrés mais avec de la fibre et du fer.

— Le yaourt aromatisé : un yaourt nature et une banane écrasée, que l’enfant mélange lui-même.

— Les céréales sucrées : la bsissa délayée dans du lait, ou la droo en hiver.

Côté salé

— Le sandwich au salami : du thon à l’huile d’olive, un œuf dur ou un fromage de Béja.

— La mayonnaise : de l’huile d’olive et un peu de harissa.

— Les chips : des pois chiches grillés à peine salés.

— La viennoiserie industrielle : une demi-mlawi ou un morceau de tabouna avec du fromage et une tomate.

— Le soda : de l’eau, ou une citronnade maison peu sucrée.

Un geste qui ne se mesure pas en calories

Il reste une dimension que les tableaux nutritionnels ignorent. Un goûter préparé à la maison n’est pas seulement un contenu, c’est un message. L’enfant qui ouvre sa boîte à dix heures y trouve la preuve concrète que quelqu’un a pensé à lui avant de partir travailler, et ce détail compte davantage qu’on ne l’imagine dans une journée faite de contraintes, de bruit et de comparaisons avec les autres. Les pédiatres le rappellent souvent : les routines alimentaires partagées rassurent l’enfant et structurent sa journée, et celui qui participe à la préparation de ce qu’il mange développe un rapport plus apaisé à la nourriture. Il goûte plus volontiers ce qu’il a choisi et rangé lui-même la veille, il apprend sans leçon à distinguer ce qui nourrit de ce qui remplit, et il acquiert des gestes qui lui resteront bien après l’école. Cinq minutes passées ensemble le soir valent mieux qu’un long discours sur l’équilibre alimentaire. C’est peut-être là que se joue l’essentiel. Le pays qui a inventé la bsissa, la datte fourrée et le pain à l’huile d’olive achète aujourd’hui des gâteaux sous cellophane pour ses écoliers, alors qu’il avait déjà la réponse chez lui, et qu’elle tenait autant dans le contenu de la boîte que dans le fait de la préparer.

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