Depuis plusieurs décennies, Chokri Bouzayen accompagne la chanson tunisienne et le public avec des titres devenus incontournables. Artiste passionné et témoin de plusieurs générations, il continue de faire vivre son répertoire tout en restant ouvert à la nouveauté. Interview.
Vous avez été sur scène cet été au Festival international de Carthage puis à Hammamet. Certains considèrent que vos spectacles, comme ceux de la plupart des artistes de votre génération, sont des soirées de nostalgie. Est-ce que vous approuvez cette approche ou pensez-vous que les artistes des différentes générations sont programmés au même titre?
La qualification de « nostalgie » ne me dérange pas personnellement. À la sortie de mes chansons, j’étais considéré comme celui qui portait la nouvelle chanson tunisienne. Ceux qui ont vécu dans les années 1960, 1970 et après préfèrent souvent les anciens titres aux nouveaux parce qu’ils leur rappellent leur jeunesse. À l’époque, les paroles étaient adaptées à la société et les chansons pouvaient être appréciées en famille. C’est aussi pour cela que ma présence rappelle à une partie du public cette belle époque.
Il y a des répertoires qui traversent le temps et qui s’ouvrent encore à l’évolution. C’est de cette manière qu’ils atteignent les nouvelles générations.. Aujourd’hui, on écoute Hédi Jouini, Ali Riahi ou Sadok Thraya partout, même dans des soirées organisées dans les lounges fréquentés par les jeunes.
Vous avez été parmi les pionniers qui ont ouvert la voie à un nouveau format de la chanson tunisienne. Dans quelle mesure a-t-il été difficile de faire accepter cette nouvelle orientation ?
J’ai commencé ma carrière très tôt, d’abord en faisant partie d’un ensemble vocal pendant huit ans. J’ai donc été formé au patrimoine musical tunisien et arabe avant même d’obtenir mon diplôme de musique.
À mes débuts, j’ai composé « Ya Lil Yelli Gamrtek », une chanson qui appartenait à l’école de nos prédécesseurs, Ali Riahi, Hédi Jouini et Mohamed Triki. J’avais presque 18 ans lorsque je l’ai présentée au jury. Ils ont considéré que la chanson était légère, agréable, qu’elle portait les maqams de la musique tunisienne et qu’elle venait d’un jeune artiste qui savait parfaitement ce qu’il était en train de faire. Je n’ai donc pas rencontré de grandes difficultés pour lancer mon parcours de compositeur. Ce style a ensuite influencé d’autres compositeurs des années 1980 et a contribué à préserver la spécificité de la musique tunisienne, à un moment où les sonorités orientales commençaient à envahir les compositions des artistes tunisiens. Mes autres titres ont suivi dans le même esprit. Fethi Zghonda m’a composé « Mezeltech Ya Lil Tetfakarni», Hamadi Ben Othmane « Ya Khsartek Tebni L’Hna W Theddah » et Abdelkarim Shabou « Ghaddar Hajeb inek ».
En plus de 40 ans de carrière, vous avez sorti de nombreux tubes, dont « Salli Ala Sidi Ennebi » et « Mahlek Yami ». Pensez-vous que certaines de vos chansons n’ont pas eu la popularité qu’elles méritaient ?
Même les plus grandes stars à l’étranger ont des titres qui sont plus populaires que d’autres. Moharam Fouad, Karem Kandil ou Abdelwahab Doukali, par exemple, sont souvent représentés par trois ou quatre chansons particulièrement célèbres. J’ai, moi aussi, beaucoup de chansons qui ont connu un grand succès, comme « Jorhi », «Galou Aaliki Dhayaa », « Dawartni Fi Sbiik »… C’étaient de véritables hits à leur sortie. Je suis donc ravi que, lors de mes concerts récents, le public réclame des titres particuliers de mon répertoire, notamment « Mahlek Ya Negretta », «Ma Sabni Asfour »…
À l’époque actuelle, certains évaluent le succès au nombre de vues et d’abonnés sur les réseaux sociaux. Approuvez-vous cette conception de la célébrité ?
Aujourd’hui, même des vidéos de n’importe quel thème peuvent faire des millions de vues. Il y a donc des gens qui deviennent célèbres sans forcément le mériter. Les vues peuvent même être achetées, notamment en boostant les publications, et elles restent malgré tout quelque chose de virtuel. Pour moi, l’artiste se distingue avant tout par sa créativité, et ce, dans tous les domaines. Je n’évalue donc pas une œuvre en fonction de sa visibilité numérique, mais selon sa véritable valeur artistique et l’élan créatif qu’elle porte.
De nouveaux genres musicaux ont gagné du terrain ces dernières années, notamment le rap et la musique alternative. Ces styles peuvent-ils, selon vous, faire perdre à la chanson tunisienne son identité et ses particularités ?
C’est au public de décider. Les goûts changent. Je le constate même dans la différence de goûts entre ma fille et moi. Il m’arrive de ne pas apprécier certaines chansons qu’elle trouve, au contraire, très bonnes. J’ai confiance en ses goûts et je me dis alors que je n’ai peut-être pas apprécié convenablement la chanson. Chaque génération impose ses tendances et développe de nouvelles préférences. Mais, au final, les chansons authentiques restent, tandis que le reste finit par être oublié. Mon expérience en est la preuve. Certaines de mes chansons sont sorties il y a plus de 40 ans et elles sont toujours connues et appréciées aujourd’hui.
Qu’est-ce qui explique, à votre avis, le caractère éphémère du succès de nombreuses chansons actuelles : les paroles, la musique, les arrangements ou la voix du chanteur ?
Ce n’est certainement pas une question de voix, parce qu’il existe de très belles voix en Tunisie. Ce que je pourrais leur reprocher, c’est qu’ils comptent davantage sur les reprises que sur la créativité. Il y a aussi des œuvres qui relèvent davantage de l’expérimentation que d’une véritable production artistique. Cela me rappelle la dictée et les exercices que nous faisions lorsque nous étions encore des apprenants. Ce n’est pas toujours une véritable création destinée au public. Et avec l’intelligence artificielle, certains comptent même sur les nouvelles technologies pour produire leurs chansons. Cette pratique devient de plus en plus fréquente.
Le public a-t-il aujourd’hui de la curiosité pour découvrir de nouvelles créations ou préfère-t-il un répertoire qui lui est familier ?
Il faut du nouveau, bien sûr, mais les nouvelles créations trouvent davantage leur place en dehors des soirées de festivals. C’est dans ces espaces que l’on peut davantage se concentrer sur la nouveauté. En été, le public cherche surtout à se divertir et à passer un bon moment. Il préfère donc souvent les anciennes chansons, celles qu’il connaît et avec lesquelles il a un lien.
Vous avez partagé la scène à plusieurs reprises avec des talents émergents, comme récemment Firas Kolsi et Emna Damak. Pensez-vous que les artistes expérimentés ont la responsabilité de soutenir les jeunes, de les encadrer et de les aider à gagner en visibilité ?
Oui, évidemment. Moi-même, j’ai été soutenu à mes débuts par de grands noms comme Hédi Jouini, Oulaya, Ahmed Hamza, Soulef et Zouheira Salem. Je garde cet esprit de continuité entre les générations et j’ai donc voulu faire la même chose à mon tour. Il y a des jeunes artistes qui m’ont accompagné lors de grands concerts en Tunisie et même pour des spectacles à l’étranger.
Après votre succès aux festivals cet été, est-ce qu’on vous verra prochainement dans davantage de spectacles ?
Je n’ai jamais été présent en continu. Depuis mon jeune âge, je prenais des pauses d’une ou deux années avant de revenir avec de nouvelles chansons. Et, je n’ai pas vraiment pris mes distances avec les festivals. Je me produis régulièrement dans les festivals régionaux, avec une affluence considérable. En plus de Carthage et Hammamet, j’ai été à Kairouan cet été, ainsi qu’à La Goulette. Je leur ai proposé de nouvelles chansons, mais aussi des titres plus anciens que le public connaît moins.
Avez-vous des ambitions pour la prochaine période ? Des rêves que vous n’avez pas encore réalisés ?
J’ai déjà réalisé beaucoup de mes rêves. J’ai créé la première école privée d’apprentissage de la musique, ainsi que le premier studio privé d’enregistrement en dehors des locaux de la radio et de la télévision. J’ai également réalisé le premier CD interactif consacré à l’apprentissage de la musique, ainsi que la première application destinée à l’enseignement des maqams orientaux. Aujourd’hui, je veux surtout continuer à être créatif et à sortir de nouveaux tubes.