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Imaginez un matin. Messenger, cette vénérable application dédiée aux messages privés, se met soudain à dérailler et décide de tout divulguer. Ce serait le jour d’après, version sentimentale. La foudre s’abattrait sur la tête des “infidèles” des deux sexes, sans distinction, avec une parité que même les féministes les plus exigeants salueraient

Le taux de divorce, déjà en hausse en Tunisie pour des motifs souvent futiles (une belle-mère trop présente, un couscous trop salé, une chaussette abandonnée sous le canapé), exploserait. Pour une fois, les couples auraient des raisons bien solides, avec pièces justificatives et captures d’écran à l’appui. Les avocats, eux, n’auraient plus qu’à se frotter les mains et à doubler leurs honoraires. Les tribunaux, débordés, finiraient par ouvrir un guichet spécial «Messenger-divorce».

Car soyons honnêtes. Qui d’entre nous n’a jamais flirté avec les mots lors d’une nuit blanche qui pousse au péché ? Collés à l’écran de nos téléphones, nous nous autorisons à croquer la pomme d’Adam, à retrouver le charme défoulatoire du célibat et ces émotions d’antan qui nous faisaient tant vibrer. Le pouce s’agite, le cœur s’emballe, et la raison, elle, est partie se coucher depuis longtemps.

Tout commence par un innocent «coucou» à une ancienne amie, celle avec qui l’on a jadis vécu une amourette. «Comment vas-tu ? Ça fait un bail !». Rien de plus anodin, en apparence. Puis, au fil des heures, l’amourette se mue en histoire d’amour ineffable. Les messages changent de dimension et deviennent désir à mesure que la nuit avance. Une overdose de déclarations enflammées finit par faire oublier le statut de mari ou d’épouse, qui s’évapore  avec la levée du jour. 

On oublie même son âge avancé, ses cheveux qui ont blanchi sous l’effet des ans, ses enfants, son début de calvitie ou sa ménopause, selon le sexe. On se croit de nouveau sur les bancs du lycée à échanger des regards enflammés. On se trompe, bien sûr, mais ainsi va l’être humain. Pascal l’a dit bien avant nous : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point». Il n’avait simplement pas prévu que le cœur disposerait un jour de la 5G et d’une connexion illimitée qui le déconnecte de la réalité et le fait voguer au septième ciel de l’absurde.

Puis le jour se lève, et avec lui la gueule de bois sentimentale. On relit ses messages de la veille avec stupeur. Qui a bien pu écrire ces déclarations enflammées ? Certainement un autre que nous. Notre “double maléfique”, ou un être possédé par la pleine lune. Ce sentiment étouffé qui avait refait surface en pleine nuit, et s’était transformé en mots d’amour et de flatterie, paraît soudain bizarroïde .

Vient alors la peur, la vraie. Et si mon compte était piraté ? Et si Messenger se retourne contre nous et déballe tout, comme dans l’autre vie ? Ce serait la catastrophe, avec toutes ses conséquences fâcheuses, le divorce en tête de liste sans oublier le grand scandale. On change son mot de passe, on supprime des conversations, on jure de s’amender. On regarde son conjoint avec une tendresse suspecte, presque coupable, on offre même des fleurs sans raison, ce qui, en soi, est déjà un aveu.

Mais quelques jours après, la nuit tombe de nouveau.  La peur cède la place au romantisme et on succombe devant une photo d’une amie bien retouchée par l’IA. Les bonnes résolutions du matin s’évaporent, et l’on oublie, une énième fois, que tout cela peut un jour se retourner contre nous. Un petit coucou, un «tu me manques», une note vocale à voix basse, et rebelote.

Alors, prions pour que Messenger tienne sa langue encore longtemps. Car notre mariage, comme notre sommeil, ne tient parfois qu’à un fil, et ce fil s’appelle la confidentialité.

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