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Dans les entreprises tunisiennes en 2026, le leadership ne se réduit plus à une simple technique de management. Face à l’inflation persistante et aux mutations du marché, il est devenu l’art de contenir l’incertitude, d’habiter le pouvoir et de réguler ses propres tensions intérieures à travers l’organisation. Derrière chaque style managérial se joue une scène plus discrète : celle d’un rapport à l’autorité, au contrôle et à la reconnaissance, exacerbée par un environnement économique de « gros temps ».

Je repense souvent à cette phrase, confiée en séance par un dirigeant de PME : « Si je relâche la pression, ne serait-ce qu’une semaine, j’ai l’impression que tout va s’effondrer. » Il ne parlait pas seulement de ses lignes de crédit. Il parlait de son équilibre psychique. C’est ainsi que le leadership apparaît en consultation : non comme une compétence technique, mais comme une manière singulière de « faire face » à l’adversité. Diriger en Tunisie aujourd’hui consiste à évoluer en permanence dans des « zones grises », là où l’urgence opérationnelle impose d’agir en marge des rigidités. Le dirigeant est écartelé entre l’éthique de la règle (la conformité absolue) et l’éthique de l’action (sauver l’activité et l’emploi). Pour de nombreux dirigeants, le style de leadership choisi devient une véritable stratégie de survie mentale.

Le leadership autoritaire : décider pour contenir

Ici, le leader tranche, l’équipe exécute, les rôles sont clairs et les zones d’ambiguïté réduites. En situation de crise, ce modèle de centralisation absolue rassure : on sait qui tient la barre, on sait quoi faire. Dans le paysage entrepreneurial tunisien, ce style reste un réflexe de défense face à l’instabilité législative et monétaire. Le dirigeant s’en sert pour se protéger lui-même du sentiment de perdre la main.

Le coût psychique : À force de vouloir tout contrôler, l’initiative se réduit, la parole se retire, l’engagement devient obéissance. Le collectif fonctionne, mais il ne respire plus. Déléguer est inconsciemment vécu comme une vulnérabilité majeure, une fragilisation du contrôle.

Le leadership démocratique : écouter sans se dissoudre

Quand le pouvoir circule, le leader consulte, écoute et implique. Très visible dans l’écosystème des startups de la banlieue Nord de Tunis ou des technopôles (El Ghazala), ce style favorise l’intelligence collective et la rétention des talents tunisiens face à la fuite des cerveaux à l’étranger.

Le coût psychique : Ce modèle porte une tension douloureuse. Écouter est une compétence, mais assumer la coupure qu’impose la décision finale en est une autre. Trancher exige le courage de renoncer au consensus et d’accepter de ne plus être le leader apprécié de tous. Beaucoup vacillent à l’endroit précis où le collectif ne peut plus décider à leur place.

Le leadership

transformationnel : inspirer pour faire tenir le collectif

Ce style repose sur la vision. Certains dirigeants tunisiens ne se contentent pas de gérer le quotidien difficile : ils donnent du sens et racontent un futur. Ce souffle est le moteur principal des fondateurs et porteurs de projets innovants en Tunisie.

Le coût psychique : Cette dynamique fait peser le poids d’un collectif sur une seule voix. En 2026, les risques de burn-out chez ces leaders sont critiques, atteignant près de 20 % dans les études de résilience au travail. Que devient l’organisation lorsque le leader s’effondre ou doute ? L’idéalisation fragilise ce qu’elle cherchait à construire.

Le leadership transactionnel : organiser par le contrat

Ici, tout est plus explicite. C’est le modèle du tableau de bord : objectifs clairs, résultats chiffrés, indicateurs de performance stricts. La relation managériale repose sur un principe clair : performance contre reconnaissance matérielle ou statutaire.

Le coût psychique : Indispensable dans les grandes structures industrielles ou bancaires du pays, ce style montre ses limites quand le lien social s’effrite. En Tunisie, où le besoin d’appartenance et la dimension relationnelle sont culturellement forts, réduire le lien à ce qui se mesure assèche la motivation. Une organisation ne survit pas à une crise d’approvisionnement uniquement avec des tableurs Excel ; elle tient par le sens et le désir partagé.

Le leadership n’est jamais un style fixe

Les leaders tunisiens les plus résilients en 2026 ne s’enferment pas dans un seul registre. Ils naviguent de l’un à l’autre : décider sans écraser, écouter sans se dissoudre, inspirer sans dominer, structurer sans rigidifier. Le leadership n’est pas une identité fixe, mais une capacité d’ajustement permanent. C’est ici que se dessine la figure du leader-capitaine. Ce dernier ne subit pas la météo économique changeante, il apprend à naviguer avec elle. Pour réussir cette traversée sans sombrer, le capitaine s’appuie sur une méthode de prise de risque mesurée pour évaluer la proportionnalité de ses choix dans l’urgence : évaluer l’écart à la norme, concevoir des alternatives d’évitement et appliquer des mesures d’atténuation immédiates.

En Tunisie, cette agilité est mise à rude épreuve. Le dirigeant décide sous le regard acéré de ses équipes, de ses associés et de la famille élargie. Ce regard social (klem ennas) pousse parfois à l’arrogance du chêne de La Fontaine, à vouloir montrer à tout prix que l’on tient la barre alors que, intérieurement, tout vacille. Le leader-capitaine moderne doit plutôt choisir la voie du roseau : accepter de plier sous la force des événements pour éviter la rupture.

Une question de position plus que de style

Au fond, chaque style de leadership renvoie à une même question : comment exercer une autorité sans être englouti par elle ? Car diriger ne consiste pas seulement à donner un cap. Le leader est un capitaine qui habite une place traversée par les tempêtes et les tensions : le besoin de cadre face à l’instabilité des éléments, la difficulté à décider de la trajectoire sans produire de rupture, le désir d’être reconnu sans devenir dépendant du regard de l’équipage.

Le leadership, au final, n’est donc ni une méthode ni une posture figée. Il est une navigation subtile, un ajustement constant entre peurs et désirs, entre contraintes et subjectivité, entre organisation et psychisme. Dans cet espace mouvant, la compétence essentielle du capitaine est de savoir lire les courants pour comprendre ce que chaque situation appelle. Diriger, finalement, c’est tenir une direction sans cesser de l’ajuster à ce qu’elle transforme en nous.

Lewin et al. (1939) Modélisation princeps des styles autoritaire et démocratique.

Bass (1985) Théorisation des leaderships transactionnel et transformationnel.

Goleman (2000) Leadership That Gets Results (Harvard Business Review), sur l’agilité managériale.

CHEM (2019) « Faire face », Revue Défense Nationale (n° 1188), concept de navigation en zone grise.

DDI (2025/2026) Global Leadership Forecast, statistiques sur le risque de burn-out des dirigeants.

Quiz :

Quel est votre style

de leadership dominant ?

1. Face à une urgence, vous :

A. Décidez immédiatement

B. Consultez votre équipe

C. Cherchez à mobiliser autour

    d’une vision

D. Appliquez les procédures établies

2. Vos collaborateurs vous décriraient plutôt comme :

A. Directif

B. À l’écoute

C. Inspirant

D. Structuré

3. Votre priorité au travail est :

A. Garder le contrôle

B. Créer de l’adhésion

C. Donner du sens

D. Atteindre les résultats

Résultats :

Majorité de A – Le Commandant

Vous rassurez par votre capacité à décider. Votre défi : laisser suffisamment d’espace pour que les autres existent aussi dans l’action.

Majorité de B – Le Facilitateur

Vous créez du lien et favorisez la cohésion. Votre défi : accepter que décider implique parfois de déplaire.

Majorité de C – Le Visionnaire

Vous mobilisez par le sens et l’élan. Votre défi : rester ancré dans le réel pour que la vision devienne durable.

Majorité de D – Le Gestionnaire

Vous structurez et sécurisez. Votre défi: ne pas réduire la motivation humaine à ce qui peut être mesuré.

 

Manel ALBOUCHI

Psychothérapeute intégrative - Consultant

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