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Dans notre précédent volet, nous définissions le leadership tunisien comme l’art de naviguer dans la tempête. Mais derrière la figure du « leader-capitaine » qui tient la barre, que reste-t-il lorsque la nuit tombe et que le dirigeant se retrouve seul dans sa cabine ?

Dans les périodes d’instabilité, les organisations ne sont pas seulement confrontées à des défis économiques. Elles traversent des états émotionnels collectifs. Derrière les indicateurs de performance, les levées de fonds et les arbitrages technologiques circulent des peurs et des espoirs qui façonnent la réalité de l’entreprise.

Un jeune créateur d’entreprise technologique me confiait récemment cet aveu rare : « Le plus difficile, ce n’est ni le stress ni la charge de travail. C’est que tu n’as personne vers qui te tourner pour dire : « J’ai merdé, aide-moi ». Tu es seul avec le bruit dans ta tête. »

Le paradoxe du contenant

Ce « bruit » dont il parle n’est pas un signe d’échec, mais la conséquence directe de la fonction de « contenant » qu’occupe le dirigeant. Dans un contexte marqué par le ralentissement économique, une inflation persistante, la restriction des importations, le durcissement des règles de change et le risque de dépréciation monétaire, le quotidien est une lutte constante contre l’imprévisible.

Pendant des décennies, le modèle managérial tunisien a valorisé le leader omniscient, hyper-rationnel et infaillible. Pourtant, face à ces crises, ce modèle de contrôle cartésien montre ses limites. Les collaborateurs ne cherchent plus un simple gestionnaire de processus, mais un ancrage psychologique. Le leader agit comme une membrane psychique: il absorbe les angoisses pour les métaboliser en direction. Mais, lorsque cette membrane sature, le dirigeant devient « distrait » par ce poids immense. Il oublie que, même au cœur de l’incertitude, on aura toujours besoin de cette voix intérieure qui nous dit que, malgré tout, ça ira.

La boussole émotionnelle comme outil

Pour ne pas être englouti par ce silence, le leader doit activer sa boussole émotionnelle. Elle n’est pas un luxe, mais un impératif de performance :

L’Auto-conscience (Le Nord) : Identifier que la fatigue physique est le symptôme d’une charge psychique non traitée.

L’Autorégulation (Le Sud) : Pratiquer la « décantation stratégique ». Avant de trancher sous la pression, le leader s’accorde un temps de retrait pour transformer l’urgence émotionnelle en décision éclairée.

L’Empathie (L’Est) : En descendant dans la cale, le leader découvre que sa solitude est partagée. Il n’est pas là pour supprimer les tensions, mais pour les transformer.

La Résonance (L’Ouest) : Fédérer le collectif pour transformer l’anxiété en énergie constructive.

Car la boussole, contrairement à la girouette, ne suit pas le vent. Elle permet de garder son axe. Un leader « axé » coûte moins cher à son entreprise : il limite les erreurs de jugement, la rotation des talents et l’épuisement des équipes.

Du contrôle à la transformation

Activer cette boussole exige de briser le tabou de la vulnérabilité, encore si tenace dans nos cultures managériales verticales. Pour ce jeune fondateur, comme pour tant d’autres dirigeants, le défi est de taille : transformer l’incertitude en une agilité authentique.

L’objectif n’est pas que le dirigeant devienne l’unique réceptacle des angoisses du groupe. Au contraire, le véritable art du leadership consiste à disséminer cette sécurité psychologique à chaque étage de l’organisation. En « disséminant le calme », le leader cesse d’être ce pilier solitaire qui risque l’effondrement ; il devient le catalyseur d’une structure robuste, capable de résister aux vents contraires sans reposer sur une seule tête. Le décideur isolé s’efface alors au profit d’un espace symbolique où le collectif peut enfin respirer et progresser.

Au fond, le leadership contemporain ne se joue plus dans les tableurs, mais dans l’humain. Quel climat psychique cultivons-nous? Quelle oasis de sécurité offrons-nous au milieu du chaos? En acceptant de nommer ses propres bruits intérieurs, le leader ne se fragilise pas ; il gagne en épaisseur et en puissance. Car, même lorsque la visibilité est nulle, sa mission reste intacte : aider ses équipes à maintenir le cap, et à croire, contre toute attente, qu’il existe quelque part un port qui nous attend.

Anzieu, D. (1985). Le Moi-peau. (Analyse la fonction de contenant psychique).

Bion, W. R. (1962). Learning from Experience. (Concept de « contenant/contenu » appliqué aux groupes).

Damasio, A. (1994). L’Erreur de Descartes. (Lien entre émotions et prise de décision).

Goleman, D. (1995). Emotional Intelligence. (L’intelligence émotionnelle comme levier de performance).

Le Jeu de la Boussole

Pour tester votre boussole cette semaine, répondez à ces quatre points cardinaux :

N. Si mon état actuel était une météo, quelle serait-elle ?

S. Quelle impulsion ai-je réussi à mettre en pause aujourd’hui pour mieux décider ?

E. Quel signal faible (non-dit, fatigue) ai-je perçu chez un collaborateur aujourd’hui ?

O. Quelle action ai-je posée aujourd’hui pour renforcer le sentiment de sécurité de mon équipe ?

Si vous bloquez sur une question, ne forcez pas. Le simple fait de nommer cette zone d’ombre est déjà un ajustement de votre cap.

Manel ALBOUCHI

Psychothérapeute intégrative - Consultant

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