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Comédien, metteur en scène et désormais écrivain, Khaled Houissa n’a jamais choisi entre les disciplines, préférant les faire dialoguer au service d’une même ambition : raconter l’humain dans toute sa complexité. Révélé sur les planches dès l’adolescence avant de renouer avec le théâtre après un détour par les études de commerce à Paris, il a progressivement élargi son univers artistique au cinéma, à la télévision et, plus récemment, à la littérature. Dans cet entretien, l’artiste revient sur son parcours, sa vision exigeante du métier d’acteur, son choix d’écrire dans la langue du quotidien, mais aussi sur les défis auxquels fait face l’audiovisuel tunisien et les projets qui occupent aujourd’hui son horizon.

Théâtre, cinéma, télévision et littérature : comment définiriez-vous aujourd’hui votre identité artistique ? Y a-t-il un fil conducteur entre toutes ces disciplines ?

Je considère que le théâtre, le cinéma et la télévision ne sont pas des disciplines artistiques séparées ; elles se complètent. Ce sont des langages différents qui racontent tous la même quête : celle de l’être humain et de l’humanité. Bien sûr, chaque discipline nécessite une formation propre. 

Le théâtre, dont je suis un grand mordu, est un espace d’expression qui nous permet de nous livrer à fond et de partager les détails les plus intimes avec le public présent dans la salle. On y sent la respiration de l’artiste, on voit les émotions de tout près et l’acteur dans tous ses états, sans les coupures propres au cinéma ou à la télévision. Mais le cinéma a aussi son charme. Il nous permet d’explorer l’intime, le silence et le détail. La télévision, quant à elle, s’invite dans toutes les maisons et permet de tisser un lien fort de notoriété avec le grand public.  Ce sont donc des formes d’expression complémentaires qui permettent de construire un monde avec les mots. Le fil conducteur entre elles, c’est la capacité de raconter des histoires qui interrogent notre époque et notre humanité, qui mettent en lumière nos contradictions, nos blessures, nos joies, nos peines et notre capacité à espérer. Nous ne cherchons pas nécessairement à apporter des réponses toutes faites, mais plutôt à parler de ce qui existe et à nous observer en face. C’est comme se tenir devant un miroir et se regarder avec nos tripes. Pour moi, mon identité artistique réside dans la création. Créer pour questionner le monde, provoquer des émotions vraies et sincères, et surtout ouvrir un dialogue authentique avec le public, que ce soit au théâtre, au cinéma ou à la télévision.


Vous avez commencé sur les planches à 12-13 ans, avant de partir étudier le commerce, puis de revenir au théâtre à Paris : qu’est-ce qui vous a poussé à renouer avec cette passion après l’avoir mise entre parenthèses ?

Je considère que certaines passions ne disparaissent jamais. On naît avec elles, on vit avec elles, et on les porte jusqu’à son dernier souffle. Elles restent parfois silencieuses si on n’arrive pas à creuser, mais elles finissent toujours par nous rappeler que nous sommes là. Cela dépend des personnes. Personnellement, j’étais toujours à la recherche de moi-même. 

Depuis l’âge de 12, 13 ans, le théâtre ne m’a jamais quitté. J’allais voir des spectacles, j’observais, je me formais, même si mon cursus et ma carrière étaient tout autres. La question qui se pose, c’est le pourquoi. Je ne peux pas y répondre exactement, mais cela m’a toujours travaillé. Je me suis toujours demandé pourquoi cela me faisait tant vibrer, pourquoi je me cherchais, pourquoi j’essayais de me lancer, de me comprendre, de voir l’humanité autrement, de faire des recherches au fond de moi-même, sur l’humain, sur moi-même, sur mes qualités, mes capacités, mes émotions, ma vision de la vie, de l’humain, de ce qui nous entoure. 

Il est vrai que j’ai suivi un parcours plus rationnel, avec des études de commerce et de gestion, peut-être parce qu’il fallait construire une autre vie, une autre carrière professionnelle, « plus sécurisée ». Mais le rêve du théâtre, le rêve de me lancer sur les planches, d’être vrai, de me découvrir moi-même, c’était uniquement sur les planches que je pouvais faire cela. Donc ça a toujours été avec moi. Quand je suis arrivé à Paris, j’ai compris que ce n’était pas une simple passion, mais une vraie nécessité de faire du théâtre, d’y revenir. Ce n’était pas un retour en arrière, c’était bien davantage un retour à moi-même. Les études de commerce, en parallèle, m’ont apporté énormément de choses : une autre façon de voir la vie, de penser, de gérer des projets, de comprendre le monde. J’étais en voyage permanent, je faisais des rencontres. Tout cela a été extrêmement enrichissant pour moi, pour la vie d’un artiste, d’un acteur. Le théâtre, c’est la vie pour moi. Ça donne un sens à ma vie. Je considère donc que cette période n’était pas une parenthèse, au contraire. Cela a enrichi le regard de l’artiste et m’a apporté énormément. Chaque étape dans la vie nourrit la suivante. Ce n’est pas parce que je suis monté sur les planches à 12 ou 13 ans, puis que je suis parti faire du commerce, que tout cela a été bâclé ou oublié. Non, ça m’a poussé à renouer avec cette passion.

Vous avez souvent dit que le théâtre est «l’art le plus complet» parce qu’on ne peut pas y mentir ni couper au montage. Ce jugement a-t-il évolué avec l’expérience ?

En réalité, avec l’expérience, cette conviction s’est encore renforcée. Je réalise chaque jour un peu plus que le théâtre exige une vérité absolue. Sur scène, on ne peut pas tricher. Il n’y a pas de deuxième prise, pas de montage, pas d’effets spéciaux pour masquer une émotion. L’acteur est seul face à son public, dans un instant présent absolu. Si le spectateur sent que vous jouez faux ou que vous trichez, le lien se rompt immédiatement. Toute la beauté du théâtre réside précisément dans cette exigence, dans cette impossibilité de couper ou de corriger. Il faut être d’une sincérité totale et vivre l’instant présent. Aujourd’hui, je n’oppose plus les disciplines, car le cinéma et la télévision disposent d’outils extraordinaires qui servent magnifiquement le récit. Mais le théâtre demeure l’endroit de la vérité pure. L’émotion y naît directement dans la rencontre vivante entre l’acteur et le public. C’est en cela qu’il reste l’art le plus complet. Il réunit le corps, la voix, le texte, le rythme et demande une maîtrise technique immense. Au fil du temps, je mesure de plus en plus la responsabilité que cela implique. Monter sur scène est une démarche exigeante. Pour moi, le jeu d’acteur est une chose profondément sérieuse. On joue, certes, mais avec sincérité et profondeur pour réussir à toucher l’autre. Interpréter un personnage et le partager avec une véritable authenticité humaine. Voilà ce qu’offrent les planches, avec une intensité qu’aucun autre art ne peut reproduire à l’identique.

Vous n’avez pas fait carrière dans le journalisme, mais cela ne vous a pas empêché de produire Le Quatrième Pouvoir. Dans cette pièce, votre personnage principal oscille entre passion pour le métier et désillusion face aux pressions qu’il subit . Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire sur le monde du journalisme et ses contradictions ?

En réalité, Le Quatrième Pouvoir ne parle pas uniquement de journalisme. C’est avant tout une pièce sur l’être humain, et c’est là toute la magie du théâtre et de l’art. Elle traite du courage, de la vérité, des compromis, des valeurs bafouées et du prix qu’on est prêt à payer pour rester fidèle à soi-même face à un système corrompu. C’est cette dimension profondément humaine qui m’a donné l’envie de m’investir dans ce projet. J’ai d’ailleurs coécrit la pièce avec le metteur en scène et le journaliste Neji Zairi, qui était à l’origine de cette idée de questionner le rôle du quatrième pouvoir sous le régime de Ben Ali. 

Il n’est pas nécessaire d’exercer un métier pour pouvoir en parler. Le rôle de l’artiste est d’observer, d’écouter, de se documenter et de chercher à comprendre l’humain dans des univers variés. L’acteur peut s’emparer de n’importe quel milieu, car sa préoccupation première reste l’âme humaine. Ce qui m’intéressait, ce n’était donc pas le journalisme en tant qu’institution, mais ce conflit universel entre les convictions personnelles et les contraintes d’un système. Ce journaliste est un personnage hyper fascinant. Il se retrouve perpétuellement tiraillé entre son devoir d’informer, sa propre conscience et les lourdes pressions politiques ou économiques qu’il subit.

Ce monodrame est-il toujours au programme de vos représentations ?

Non, les représentations se sont arrêtées il y a environ un an. Je me suis pleinement investi dans l’écriture de « Ma Habitch » et nous travaillons actuellement à son adaptation scénique, comme je l’expliquais précédemment. Nous avons donc dû mettre un terme aux représentations du Quatrième Pouvoir, malgré les nombreuses demandes que nous recevions encore récemment. Vous savez, après plus de trois ans et demi de tournée, je ne ressentais plus le même plaisir à monter sur scène avec ce spectacle. Il était temps de passer à autre chose et d’explorer un univers différent, car « Ma Habitch » est très éloigné de l’histoire du Quatrième Pouvoir. C’est dommage, cette pièce n’a malheureusement pas été captée par la télévision nationale. Il y avait pourtant un accord en ce sens, mais ils n’ont pas honoré leur engagement envers la production et envers nous. Heureusement, je conserve précieusement une captation personnelle de ce travail.

Pour votre premier roman « Ma Habitch », publié en mars 2026, pourquoi avoir choisi le dialecte tunisien?

Pour ce livre, il s’agissait d’histoires intimes. Il me semblait évident qu’elles devaient être racontées dans notre langue maternelle. Le dialecte tunisien s’est imposé naturellement. Ces histoires sont ancrées dans notre réalité, avec ses émotions, ses silences, ses personnages bien sculptés et notre propre manière de nous exprimer. J’avais le sentiment que si je l’écrivais en arabe littéraire ou en français, le texte perdrait une partie de sa vérité. À vrai dire, la question ne s’est même pas posée. 

Pour moi, le dialecte tunisien possède une vraie musicalité. Il touche directement à l’âme grâce à sa spontanéité et à sa force émotionnelle. Il transmet les choses d’une manière incroyablement directe. Je voulais que le lecteur entende et voie véritablement vivre ces personnages à travers cette langue car oui, le dialecte tunisien est une langue à part entière, d’une richesse et d’une force expressive immenses. Il est vrai que nous n’avons pas l’habitude de voir beaucoup de livres écrits en dialecte tunisien, même si des figures ont exploré cette voie. C’est donc une démarche particulière. De mon côté, je ne prétends pas me poser en « écrivain »,  c’était avant tout une expérience sincère que j’ai voulu partager avec des lecteurs d’horizons divers. J’ai simplement suivi ce que je ressentais au plus profond de moi, et je l’ai fait.

Habib Laben, votre personnage central dans ce roman , semble porter beaucoup de vous. Où s’arrête l’autobiographie et où commence la fiction ?

La frontière entre l’autobiographie et la fiction reste toujours floue. Il y a évidemment une part de l’auteur dans ses personnages, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il s’agisse de son histoire personnelle ou de son vécu. Loin de là. Je ne suis pas en train de raconter ma propre vie. À travers la fiction, mon objectif est d’explorer des émotions universelles. 

Je raconte le parcours de ce personnage, Habib Laben, sa solitude, sa quête d’amour, ses peines, ses blessures, ses frustrations relationnelles et sentimentales, le poids de son enfance, son besoin d’acceptation, ainsi que ses malaises psychologiques. Derrière ce visage enfantin, chaleureux et très sociable, se dissimule une complexité intérieure que j’ai cherché à mettre en lumière. Bien sûr, je ne peux pas nier qu’une part de moi habite ce texte. Quand on écrit, on y laisse forcément une empreinte. Mais cela reste avant tout une œuvre de fiction. Ce n’est pas mon autobiographie, c’est l’histoire d’un personnage à part entière.

«Ma Habitch » est déjà annoncé comme un futur monodrame après Le Quatrième Pouvoir. Comment se passe le travail de réécriture d’un texte narratif vers une écriture scénique ?

Honnêtement, je n’ai jamais ressenti une liberté aussi absolue que dans l’écriture de ce livre. Une liberté que je n’avais encore jamais éprouvée de la même manière au théâtre ou devant une caméra. Je me suis senti libéré de tout tabou, prenant le temps d’entrer au plus profond de la psychologie de chaque personnage. Pour autant, l’adaptation théâtrale ne consiste absolument pas à transposer l’intégralité du roman sur scène. Il s’agit plutôt de le réinventer. L’action théâtrale diffère. Elle obéit à d’autres lois. Parfois, un silence, un regard ou un simple déplacement en dit bien plus qu’un long paragraphe. C’est là toute la magie du monodrame. 

Même si le roman portait déjà en lui une certaine théâtralité, le passage au plateau demande de révéler autre chose. Il faut faire passer les émotions non plus seulement par les mots, mais par la présence vivante et incarnée de l’acteur face à la salle. Mon rôle est de créer une nouvelle forme scénique qui dialogue directement avec le public, en s’inspirant de l’essence du livre sans le copier. Sur scène, un geste habité raconte parfois bien plus que toute une page de texte.

Vous avez été très critique par le passé sur le manque de vraie industrie audiovisuelle tunisienne et le choix limité laissé aux acteurs. Diriez-vous que la situation a changé depuis ?

En ce qui concerne l’industrie audiovisuelle, je pense que nous n’y sommes pas encore. On ne peut pas parler d’une véritable « industrie » en Tunisie simplement parce que l’on produit deux ou trois œuvres par an. Une industrie, c’est tout un écosystème. Elle suppose d’offrir une continuité, de créer des emplois durables, de former de véritables professionnels, d’investir dans l’écriture, dans l’image et dans la formation. Surtout, elle doit permettre aux artistes de vivre décemment de leur métier tout au long de l’année, plutôt que d’être dépendants d’une courte période de tournage avant de basculer dans un chômage permanent.  Aujourd’hui, la marge de choix des acteurs reste extrêmement limitée. Certains se voient contraints d’accepter des rôles uniquement pour subvenir à leurs besoins vitaux. Pour bâtir une vraie industrie, il faut une continuité, un travail de fond et une réelle volonté politique. Cela passe par des partenariats internationaux, des échanges culturels et cinématographiques avec nos voisins, mais aussi par la mise en place de formules attractives pour faire venir les investisseurs et producteurs étrangers en Tunisie. Malheureusement, c’est un atout que nous n’avons pas su exploiter pleinement, notamment depuis la révolution de 2011. Une véritable industrie repose sur une activité permanente, et non sur des opérations ponctuelles. De ce point de vue, le chemin reste long. Pour autant, je demeure profondément optimiste. La Tunisie regorge de talents exceptionnels à tous les niveaux. Avec une volonté politique forte et une vision claire, la donne pourrait changer très rapidement. La volonté est aujourd’hui la première des nécessités.

La contrainte de temps sur les feuilletons de Ramadan reste un sujet récurrent pour vous. Est-ce toujours le principal obstacle à la qualité des productions tunisiennes ?

Tout d’abord, je pense qu’il est grand temps de sortir de ce dogme selon lequel l’ensemble de la production doit se concentrer exclusivement sur le mois de Ramadan. C’est un sujet que nous avons abordé mille fois. La création audiovisuelle doit s’étaler sur toute l’année. Certes, cette habitude est liée aux logiques de sponsoring. Mais comme je le disais, il faut une vraie volonté à la fois politique, mais aussi de la part des producteurs et des porteurs de projets. Il leur appartient de proposer des montages financiers capables de convaincre les investisseurs et les annonceurs de positionner leurs budgets tout au long de l’année. 

Le public mérite d’avoir accès à des œuvres de qualité en toutes saisons, je ne vois pas pourquoi nous devrions nous limiter à une seule période. Cela dit, la contrainte de temps n’est pas le seul obstacle, même si elle pèse lourdement. Une œuvre ambitieuse exige un travail de fond qui s’étale sur des mois : l’écriture, la préparation, les costumes, le casting, la direction d’acteurs, les répétitions et la recherche de financements. Si nous constatons souvent des soucis au niveau de la qualité des séries ou des films, c’est précisément parce que les projets manquent de maturation, de recul et de rigueur. Nous sommes en permanence dans l’urgence du « Ramadan est pour demain ». C’est regrettable, car la création artistique en souffre inévitablement. L’enjeu est donc bien plus large. Il faut repenser nos modes de production. Les grandes œuvres s’inscrivent dans une vision à moyen et long terme.

Sur quoi travaillez-vous actuellement, et quels sont vos projets pour les mois à venir ?

Je me consacre actuellement à l’adaptation scénique du monodrame « Ma Habitch ». C’est un projet qui demande un investissement considérable en temps et en énergie, et que nous menons avec beaucoup de rigueur. Je ne fais pas partie de ceux qui montent une pièce en deux semaines. Nous prenons le temps nécessaire pour approfondir le travail. Si tout va bien, la première représentation aura lieu au mois d’octobre prochain.  En parallèle, je prépare une série télévisée actuellement en phase d’écriture, intitulée Arkan Hareb. Le tournage devrait débuter d’ici un mois ou un mois et demi. C’est un projet d’une grande envergure, un véritable projet d’intérêt national qui sera diffusé sur la chaîne nationale et qui aborde les événements de Ben Guerdane et du Bardo. Voilà les deux projets majeurs qui occupent mon horizon à moyen terme, en attendant de voir ce que l’avenir nous réserve d’autre.

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