Après deux prestations particulièrement applaudies au Festival international de Carthage cette année, Ahmed Rebaï a enchaîné avec une tournée en solo. Ce jeune chanteur en pleine ascension semble déterminé à aller encore plus loin avec son talent, son charisme et ses choix artistiques réussis.
Entretien.
Vous avez fait beaucoup de concerts collectifs, et d’autres où vous vous produisez en solo, avec plus de responsabilité et éventuellement plus de risque. Lequel de ces deux formats vous correspond le mieux à cette étape de votre carrière?
Les concerts collectifs, comme « Aïn el mahabba », attirent en général les amateurs de musique tunisienne et le public fidèle de l’Orchestre national tunisien. C’est surtout une ambiance nostalgique plus centrée sur les hommages. Les chanteurs expérimentés ont donc toute leur place dans ces événements. Je pense même qu’il est préférable de rendre hommage aux grands artistes de leur vivant. A travers ces spectacles, les jeunes talents ont l’opportunité de se familiariser avec la scène et de côtoyer des musiciens chevronnés, ce qui contribue à forger leur parcours artistique. L’idéal, à mon avis, est de faire des concerts en solo, tout en restant présent dans les événements de l’Orchestre symphonique ou l’Orchestre national tunisien. C’est un peu comme un sportif qui évolue dans l’équipe avec laquelle il a signé et joue en parallèle au sein de l’équipe nationale de son pays. L’une n’annule pas l’autre.
Vous avez déclaré récemment que vous attendiez encore le tube qui marquera un tournant dans votre carrière. Vous avez sorti de nombreuses chansons et même des clips. Cependant, les hits se font rares en Tunisie. Qu’est-ce qui empêche, à votre avis, les chanteurs tunisiens de produire des succès populaires comme on en voit en Égypte ou à l’échelle internationale ?
Il n’y a pas de véritable industrie musicale chez nous. Nous avons plus de consommateurs en live, contrairement à d’autres pays qui privilégient le travail en studio. Le pouvoir d’achat et le coût de la vie ont aussi leurs effets. Les concerts ne sont pas rentables au point de financer la production d’albums. Il faut un travail de longue haleine pour arriver à couvrir les frais d’une nouvelle chanson avec les étapes d’écriture, de mise en musique, d’arrangement, de tournage vidéo et de sponsoring après pour la diffuser. Le volet matériel nous limite beaucoup. Nous devons aussi comprendre qu’un chanteur est en lui-même une véritable entreprise, dont il est la vitrine. Il ne peut pas tout faire seul et il n’ira pas loin sans une machine qui le soutient. Comme pour toute entreprise dans n’importe quel domaine, il a besoin de se faire entourer de plusieurs professionnels qui travaillent en continu pour mener le projet à bon port. Or, c’est difficile d’assumer les charges fixes qu’une telle structure implique.
S’y ajoute le fait que le public tunisien a plus tendance à se tourner vers la musique importée. Même les médias passent plus de chansons d’artistes arabes, bien que la qualité soit à discuter. Les chansons tunisiennes, par contre, sont moins programmées. Pourtant, il y a une loi dans ce sens, mais l’applique-t-on réellement ? Le fait de mettre en avant les productions étrangères affecte la visibilité des chanteurs tunisiens. Beaucoup de radios ne suivent même pas les nouvelles productions à l’échelle nationale. À l’inverse, dans d’autres pays, les médias assument leurs rôles dans la promotion et la défense de leur identité musicale. Quand je voyage, je n’y écoute presque que des productions locales qu’on diffuse partout.
Vous avez grandi dans un environnement artistique. Est-ce que cela rend le défi plus grand pour vous, puisque la barre est déjà placée très haut ?
Comme je suis encore à mes débuts, la comparaison avec mon oncle Saber Rebaï revient souvent. Je suis évidemment fier de ce lien de parenté, mais j’ai aussi mon propre style et je souhaite m’affirmer pour ce que je suis. Je ne me considère pas forcément comme son successeur et je ne veux pas que ma présence en artiste soit réduite à cette comparaison. Saber Rebaï a eu une contribution importante à la scène musicale, j’aimerais aussi avoir la mienne. J’aspire à tracer mon chemin, écrire ma propre histoire et apporter, à mon tour, ma pierre à l’édifice.
Vous êtes à l’affiche de plusieurs festivals d’été, à la Capitale et dans les régions. Dans quelle mesure ces rendez-vous représentent-ils une étape importante dans l’évolution de votre carrière?
En fait, j’aurais voulu faire plus de concerts. J’ai reçu d’autres propositions que je n’ai pas pu accepter. Je suis constamment sollicité pour des événements privés dont les dates sont fixées plusieurs mois à l’avance. Les événements culturels, par contre, mettent du temps pour obtenir les budgets qui leur sont alloués et finaliser leurs programmations. Ainsi, quand on me contacte pour un festival, il arrive souvent que j’ai déjà d’autres engagements le même jour. A vrai dire, les soirées privées sont plus rentables financièrement, mais je me produis devant des « consommateurs » plutôt passifs qui ne sont pas venus spécialement pour écouter ma musique. Les événements culturels, en revanche, me permettent de rencontrer un public qui a choisi de se déplacer pour moi, pour découvrir mes chansons. Je dois avouer que je n’en gagne presque rien. Je tiens à bien payer les musiciens qui m’accompagnent, j’investis parfois dans du matériel de son et de lumière… Je veux que chaque concert me mette en valeur et soit à la hauteur des attentes du public.
Avez-vous déjà envisagé de vous installer en Égypte ou dans le Golfe pour donner un nouvel élan à votre carrière, comme l’ont fait certains artistes tunisiens avant vous ?
Oui, j’ai déjà tourné un clip en Egypte et ça m’a permis d’avoir des contacts. Je compte y retourner pour établir un réseau qui me permettra de mieux me faire connaître. Un chanteur tunisien est mieux accueilli dans son propre pays s’il diffuse sa musique depuis l’Egypte. Ce n’est pas facile de se faire une place, mais je tiens à tenter le coup. Même Saber Rebaï est passé par là. Il est parti avec de grands rêves et peu de moyens pour revenir en star. C’était une autre époque, celle des disques et des cassettes. Les choses ont beaucoup changé aujourd’hui grâce aux réseaux sociaux et aux plateformes qui facilitent grandement la diffusion et l’accès à la musique.
Comme beaucoup d’artistes de votre génération, vous êtes bien actif sur internet. Vous faites des vidéos, des covers. Quelle importance accordez-vous à cette présence numérique ?
Le domaine musical est presque saturé actuellement, car les technologies récentes comme l’autotune ont donné de la place à ceux qui n’ont pas vraiment de talent. C’est pour cette raison qu’il est indispensable de varier les formats et les supports pour atteindre plus de public. Même les artistes les plus anciens sont aujourd’hui sur TikTok pour toucher une génération plus jeune et renouveler leur audience. Quant aux covers, c’est une manière de conquérir un nouveau public à travers des chansons qu’il aime déjà. Les reprises font, en réalité, partie d’une véritable stratégie. Je les considère comme un hameçon, un moyen d’attirer l’attention des mélomanes et de les amener ensuite vers mes propres productions. J’y mets évidemment ma propre empreinte et il y a même ceux qui préfèrent désormais certaines de mes reprises aux versions originales.