«Il n’y aura jamais de futur solide sans valoriser le passé»
Adnen Chaouachi est l’un des grands noms qui ont laissé leur empreinte sur la scène culturelle tunisienne. Auteur-compositeur et chanteur, ses chansons ont marqué des générations entières. Dans cette interview, il revient sur ses choix, ses opinions et ses passions.
Le public s’est réjoui de vous retrouver récemment sur scène au Festival international de Boukornine, dans le spectacle « Catharsis » de Abderrahmane Ayadi. Après une longue carrière jalonnée de succès, qu’est-ce qui explique votre absence des projecteurs ?
C’est simplement que je n’ai pas été invité aux festivals depuis mon dernier spectacle à Carthage en 2019. Moi-même, je ne trouve pas d’explication à cela. D’ailleurs, il n’y a pas de prochaines dates prévues cet été.
Le ministère des Affaires culturelles exige que nous déposions des dossiers. Je fais partie des artistes qui ont fait une longue carrière et dont on connaît bien le répertoire. Qu’est-ce que je pourrais ajouter dans une éventuelle demande à soumettre ? Je me pose la question si tous ceux qui ont eu le privilège de monter dans la scène du Festival de Carthage, par exemple, ont présenté des dossiers.
Certains chanteurs expérimentés ne sont programmés que dans des concerts collectifs. Qu’est-ce que vous en pensez ?
Ce format convient plutôt aux hommages aux artistes qui ne sont plus parmi nous. J’ai participé, il y a quelques années, à un hommage à feu Ali Riahi, où j’ai interprété deux chansons, comme les autres participants au concert.
À mon avis, il vaut mieux qu’un artiste monte seul sur scène pour chanter son propre répertoire pendant toute la durée du concert. Et d’ailleurs, c’est ainsi qu’il peut évaluer l’enthousiasme du public pour ce qu’il présente sur scène.
C’est ainsi que se reflète davantage la valeur de ses chansons auprès des spectateurs fidèles venus spécialement pour lui.
Certains chanteurs font des reprises de succès qui appartiennent à d’autres artistes toujours actifs. Comment trouvez-vous cette idée ?
C’est un manque de tact et de respect pour ceux qui ont travaillé dur pour créer leur propre répertoire. Et, comble de tout, il arrive qu’on ne mentionne même pas le nom de l’artiste originel auquel appartient la chanson. Certains sont allés jusqu’à faire des réarrangements et les enregistrer pour s’approprier les chansons des autres. C’est un comportement inconcevable et malsain entre artistes. Il faut beaucoup d’efforts pour trouver les paroles, les mettre en musique, faire l’arrangement et malgré tout cela le succès n’est pas garanti. Comment quelqu’un pourrait-il se permettre de tout prendre, aussi simplement, et de compter sur le travail des autres pour meubler ses concerts ? Ils misent sur cette formule car elle ne leur coûte rien. Et si certains disent que ce sont des hommages, la plupart des titres qui sont souvent repris, en Tunisie et même à l’échelle arabe, ont déjà leur place dans la mémoire collective et n’ont pas besoin d’être connus davantage.
Aujourd’hui, des classiques de la chanson tunisienne sont repris avec des beats, de la musique électronique et de nouveaux arrangements. Comment trouvez-vous ces formats hybrides?
Si c’est bien fait musicalement et qu’on mentionne ceux qui ont créé ces chansons dans leur forme originelle, je suis pour. Cependant, il y a des chansons qui sont mieux à l’état premier. C’est comme pour les dessins des artistes préhistoriques. Est-ce qu’on a le droit de les manipuler et de les présenter sous une forme artistique contemporaine? Le résultat sera certainement un mélange peu harmonieux et déséquilibré.
Le public tunisien est aujourd’hui exposé à des influences musicales innombrables, notamment avec la diversité du contenu sur les réseaux sociaux. Pensez-vous que la musique tunisienne peut trouver sa place dans cette concurrence?
En tant que matière musicale et artistique, la chanson tunisienne a tous les atouts pour plaire à un large public, même au-delà de nos frontières. Mais ce qui nous manque, c’est un marketing professionnel, et surtout la contribution de nos médias à diffuser les chansons et les faire connaître davantage. La majorité des radios privées se tourne plus vers les productions étrangères, notamment en termes de fréquence de diffusion et de la programmation musicale aux heures de forte audience. Comment les jeunes sont-ils supposés connaître les anciennes chansons tunisiennes, alors qu’on ne les diffuse plus? Je pense à titre d’exemple à «Ahkili aaliha ya baba». C’est une chanson que j’ai créée pour les jeunes et les moins jeunes, qui porte des valeurs morales et qui est, à mon avis, toujours capable de toucher. Or, elle a disparu des ondes. Ce problème concerne toute ma génération. Je ne suis pas contre l’innovation artistique, mais sans valoriser le passé, il n’y aura jamais de présent ni de futur solides.
Je me rappelle avoir commencé à chanter et jouer au oud à l’âge de 8 ans. À 10 ans, je connaissais bien Zakaria Ahmad, Hedi Jouini, Oulaya… Les jeunes aujourd’hui ne connaissent que les medleys, ces fameux «cocktails» qui sont repris constamment dans les festivals et dans toutes sortes de soirées musicales.
Est-ce que vous n’avez pas été tenté, à vos débuts, par le rêve de partir en Égypte pour élargir votre succès et développer votre audience ?
Ceux qui sont partis et qui ont eu du succès à l’échelle arabe ont eu d’abord l’idée de le faire, et puis surtout la chance et des conditions propices pour concrétiser leurs rêves. J’ai plutôt préféré rester en Tunisie, fonder une famille et ne pas m’aventurer à l’étranger sans un soutien solide.
Comment passez-vous votre temps libre ? Avez-vous d’autres passions, en plus de la musique ?
Je suis féru de lecture et d’écriture bilingue. Je suis passionné d’histoire et j’ai une bibliothèque qui compte un nombre considérable de livres. J’emmène des livres avec moi, même quand je voyage. J’ai conservé certxaines habitudes depuis mon enfance. Je lis avec un crayon à la main, je souligne les nouveaux mots que j’apprends et je consulte les dictionnaires. Un mot par jour, à la longue, fait un bon bagage linguistique. Et, on ne cesse jamais d’apprendre. Je me demande, d’ailleurs, qui a encore un dictionnaire chez lui aujourd’hui.. J’ai un chien et trois chats de race. En fait, j’ai toujours aimé les animaux depuis mon plus jeune âge. J’ai récemment fait un safari. Quel bonheur de voir des animaux sauvages de si près! Ce voyage était offert par ma fille et son mari qui m’ont donné le choix de la destination. Je n’aime pas les villes très encombrées. C’est dans la nature que je me sens dans mon élément. Lors de mes voyages, ce qui m’intéresse le plus, ce sont les grands parcs où il y a des zoos et les musées d’histoire naturelle. Je rêve actuellement d’une expédition en Amazonie. Si je n’étais pas artiste, j’aurais voulu être explorateur animalier.


