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Qu’elle s’immisce dans le couple sous le masque de la protection, asphyxie le lien mère-fils sous le poids de la culpabilité, piège l’amitié dans la dette du bienfaiteur ou infantilise le salarié sous couvert de contrôle, l’emprise obéit toujours à la même logique : le refus de la liberté de l’autre.

Il est venu me parler d’elle, de ce qui le retient éveillé la nuit, de ces messages qu’il scrute. Avec un mélange de fatigue et de conviction têtue dans la voix.

Puis, pour justifier les exigences sur ses tenues et ses fréquentations, la surveillance qu’il impose, les appels répétés, il formule cette phrase, prononcée avec l’évidence des âges :

« Je l’aime, donc je veux qu’elle soit protégée. »

Comme on annonce un axiome. Dans son esprit, l’équation est parfaite, scellée par la force même du sentiment : aimer et protéger ne font qu’un.

Le « Gaslighting » (l’inversion de la culpabilité)

L’emprise ne se présente jamais sous les traits de la tyrannie brute ; elle s’avance en chaussons, armée de la sémantique de la bienveillance (« C’est pour ton bien ») et de la respectabilité.

Face à cette évidence proclamée, il s’agit d’abord de déplier ce que ce «protéger » veut dire.

Protégée de quoi ? Des regards dans la rue ? De l’inconstance du monde ? Des hommes susceptibles de la désirer ? De la possibilité qu’elle fasse des choix que lui ne maîtrise pas ?

Et comment cette protection s’organise-t-elle concrètement ? Par un quadrillage minutieux des horaires, une validation préalable des sorties, un droit de regard sur les fréquentations, les vêtements, les conversations et les réponses aux messages.

Au fil des séances, la conversation glisse. L’homme qui se présentait en sentinelle dévouée laisse entrevoir une autre réalité. Ce qui le maintient en hypervigilance, ce n’est pas seulement le danger extérieur, c’est le silence de l’autre quand elle s’éloigne : une heure sans réponse devient une marée d’angoisse, une sortie sans lui devient suspecte, une autonomie devient une distance. La surveillance n’est pas une armure qu’il met autour d’elle pour la sauver; c’est le plâtre qu’il pose en hâte sur ses propres fractures pour ne pas s’effondrer. Quand on lui demande ce qu’il adviendrait si elle décidait d’échapper à cette garde rapprochée, le ton change. La bienveillance affichée laisse place à une menace sourde : la peur panique d’être rayé, abandonné, renvoyé à sa solitude fondamentale. Une peur qui cherche une solution à l’extérieur : si elle répond, je suis rassuré ; si elle rentre à l’heure, je suis rassuré ; si elle s’habille comme je le souhaite, je suis rassuré ; si elle ne fréquente pas d’hommes, je suis rassuré.

Le problème est que cette logique ne produit jamais une sécurité durable. Chaque contrôle appelle le suivant. Derrière la volonté de protéger apparaît la peur de perdre. Et derrière la peur de perdre, quelque chose de vertigineux : la possibilité de devoir reconnaître que l’autre est libre.

L’alibi sacré

Puis, au détour d’une phrase, le registre change encore. Il ne s’agit plus seulement de son anxiété mais d’une obligation morale et religieuse. La religion entre dans le cabinet. Ce qui était une peur personnelle est enturbanné par la loi supérieure. L’amour, la protection et le sacré sont cousus ensemble dans une même camisole.

La piété devient le vernis d’une défaillance narcissique. Il invoque un ordre supérieur pour asseoir cette nécessité de régenter le quotidien de sa compagne. Puisque l’homme a la charge de veiller sur la femme, toute velléité d’autonomie de sa part est lue non pas comme un choix d’adulte, mais comme une insoumission à l’ordre établi. Le piège est parfait.

La qiwāma est convoquée dans le prétoire de l’intime, brandie comme un titre de propriété incontestable. C’est là que la distinction devient essentielle: la responsabilité n’est pas un droit de propriété.

Le Coran décrit le lien conjugal, dans la sourate Ar-Rum à travers la tranquillité, l’affection et la miséricorde (sakan, mawadda wa rahma). Quand à la sourate An-Nisa, elle  pose une limite importante au traitement des femmes comme des personnes dont on pourrait disposer contre leur volonté.

La blessure originelle et le refus de la séparation

Mais pour comprendre ce phénomène, il faut aller plus loin. Car derrière la névrose de contrôle, derrière la jalousie et même derrière certaines formes de domination sociale, il existe une expérience beaucoup plus ancienne : la difficulté humaine à supporter la séparation.

Les récits de la genèse n’ont cessé de raconter cette expérience sous des formes différentes. Dans le récit d’Adam et Ève, la sortie du jardin peut notamment être lue comme le passage d’un monde d’unité vers un monde marqué par la limite, la vulnérabilité et la séparation. À un moment, l’être humain découvre qu’il existe une limite : je suis moi, tu es toi, et le jardin de la fusion originelle est à jamais perdu. Il découvre qu’il n’est pas tout-puissant, qu’il y a un dehors, et qu’il est lui-même séparé. Et toute une partie de notre vie consiste à apprendre à habiter cette séparation sans chercher constamment à l’abolir.

Cela demande un immense travail de deuil. Lorsque ce deuil échoue, le sujet tente de suturer le manque par la possession : il veut connaître les pensées de l’autre pour supprimer l’incertitude ; il veut contrôler le corps et le désir de sa partenaire pour ne plus risquer la distance ; il transforme la proximité en assignation à résidence.

L’emprise est une tentative désespérée de nier la séparation. Même lorsque l’autre obéit, il demeure un autre, et son monde intérieur reste inaccessible.

L’attachement insécure 

En réalité, ce cas n’est pas une exception isolée ; il est le symptôme d’une mécanique universelle où l’attachement bascule subitement dans la colonisation.

L’erreur fondamentale de cet homme réside dans l’équivalence qu’il pose entre sa vulnérabilité (« j’ai peur de te perdre ») et un droit sur l’autre (« tu dois te comporter de telle sorte pour me rassurer »).

Dire « J’ai peur » expose une fragilité humaine. Dire « Tu n’as pas le droit de sortir ainsi » transforme cette fragilité en créance. L’autre cesse d’être rencontré dans son altérité pour devenir une garantie psychique, un système nerveux extérieur chargé de réguler une angoisse d’abandon qui appartient exclusivement à celui qui la ressent. Or, aucun être humain ne peut durablement endosser la charge d’être la tétine sécurisante d’un autre ego.

Nous avons besoin de construire des liens suffisamment sûrs pour pouvoir supporter la distance sans la vivre immédiatement comme un abandon.

Le test de symétrie

Pour sortir de cette impasse, il faut tracer une frontière rigoureuse entre ce qui nous appartient (nos choix, nos actes, notre responsabilité) et ce qui nous échappe (le désir et la liberté de l’autre). C’est là que s’applique la véritable éthique de la relation à travers un test de symétrie : la règle que je demande à l’autre, suis-je prêt à me l’appliquer à moi-même ?

Si j’exige une fidélité que je ne m’impose pas, une transparence que je ne donne pas, ou une liberté que je me réserve tout en la refusant à l’autre, nous ne sommes plus face à une règle commune. Nous sommes dans un rapport de force. On bascule du contrat consenti à la forteresse qui empêche l’autre d’en sortir. Une relation n’a pas besoin de supprimer les règles ; elle a besoin que les règles puissent être reconnues comme un pacte, non comme une muraille.

La confiance n’est pas la certitude que l’autre ne nous trahira jamais. Elle est la capacité à vivre avec le fait que l’autre possède une liberté que nous ne contrôlons pas. Et c’est précisément cette liberté qui donne du sens à son choix de rester. Car si l’autre ne peut pas dire non, son oui perd toute sa valeur.

L’amour mature ne consiste donc pas à ne plus avoir peur de perdre. Il consiste à pouvoir ressentir cette peur sans lui donner le pouvoir de gouverner la relation, à pouvoir dire « J’ai peur que tu me quittes » sans transformer cette peur en « Tu n’as pas le droit de me quitter ».

La souveraineté Tunisienne

Ce qui se joue dans l’intime n’est jamais étranger au destin de la société. L’émancipation des individus est la condition sine qua non pour qu’une société passe d’une logique de survie sous contrôle à une dynamique de développement souverain.

Dès août 1956, en promulguant le Code du Statut Personnel (CSP), la Tunisie indépendante accomplissait un geste de rupture fondateur : rejeter la logique du « sujet sous tutelle » pour instituer la figure du citoyen libre, capable de s’allier sans se soumettre. Ce n’est pas un hasard si le visage de la femme a orné la monnaie républicaine : il rappelait que la souveraineté d’une nation se mesure à l’autonomie de ses membres. Aucun pays ne peut s’ériger en démocratie durable s’il traite la moitié de sa population en territoire à administrer.

Aujourd’hui, les Tunisiennes représentent plus de 60 % des diplômés universitaires. Si le CSP leur a ouvert les portes, cette liberté légale se heurte encore aux pesanteurs de l’inconscient collectif. Le regard de la famille, du voisinage ou du milieu professionnel continue d’agir comme un tribunal invisible.

L’apprentissage du respect de l’altérité est la condition de l’amour comme de la démocratie. La confiance n’est pas la certitude que l’autre ne nous échappera jamais ; elle est le courage d’accepter sa liberté. Car si l’autre ne peut pas dire non, son oui n’a plus aucune valeur.

Éduquer à la liberté, dans l’intime comme dans l’espace public, c’est transmettre cette vérité vertigineuse :

« Je ne t’aime pas parce que tu es à moi.

Je t’aime en sachant que tu ne l’es pas. »

C’est à cette seule condition que l’amour cesse d’être une guerre coloniale pour devenir une alliance entre deux sujets libres, où la frontière n’est plus ce qui sépare, mais ce qui permet à chacun d’exister.

Manel ALBOUCHI

Psychothérapeute intégrative - Consultant

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