Crédit photo : © Johan JACOBS
Le pianiste et compositeur tunisien Wajdi Riahi s’est produit aux dernières Journées musicales de Carthage avec son trio, aux côtés de Basile Rahola et de Pierre Hurty. Ils sont actuellement en tournée en Europe et aux Etats-Unis. Rencontre avec un artiste qui revendique ses racines et défend une musique sans frontières.
Pouvez-vous nous décrire votre univers musical ?
Le trio est, pour nous, une sorte de maison. Chacun de nous mène ses propres expériences musicales en parallèle. Dans le monde du jazz, il est courant qu’un musicien participe à plusieurs projets à la fois. On appelle cela être sideman. Toutes ces expériences individuelles viennent enrichir notre projet commun et nourrissent notre musique. Nous sommes tous les trois des musiciens professionnels. De mon côté, je m’occupe des compositions et je travaille les différents détails des parties de basse et de piano. Pour la batterie, je laisse à Pierre une grande liberté, même si je lui propose parfois des idées. Quand nous comptons travailler sur un nouveau répertoire, nous organisons des résidences artistiques pour développer notre complicité musicale. À cela s’ajoute évidemment une pratique individuelle. Personnellement, je joue du piano tous les jours. Je pense à la musique dès mon réveil et jusqu’au moment de m’endormir. C’est presque une obsession.
On retrouve une touche tunisienne très présente dans votre musique. La Tunisie est-elle une source d’inspiration ou ces sonorités viennent-elles simplement agrémenter les compositions de jazz occidental que vous interprétez ?
La Tunisie fait partie de moi. C’est un peu comme lorsqu’une personne parle une autre langue tout en conservant son accent. D’ailleurs, la musique que nous jouons en Tunisie est la même que ce que nous présentons en Europe ou aux États-Unis. Il y a un morceau où j’ai intégré une conversation avec mon grand-père telle qu’elle s’est réellement déroulée. Je peux en expliquer le contexte au public qui ne comprend pas les mots, mais, ce qui compte, c’est surtout l’émotion qui se transmet. J’ai grandi en étant imprégné de musique tunisienne et arabe. Cela s’exprime donc naturellement dans ma musique. Et avant de me consacrer au jazz, j’ai beaucoup joué avec des orchestres et participé à des concerts dans des styles très variés. Je pense alors que, finalement, il n’est pas nécessaire de séparer les styles musicaux.
L’improvisation occupe une place importante dans vos concerts, comme dans le jazz en général. Comment parvenez-vous à harmoniser cette liberté lorsque vous êtes trois sur scène ?
C’est toute la magie du jazz ! Même lorsque je pratique seul au piano, j’imagine déjà que je suis en train de jouer avec d’autres musiciens. Quand nous jouons tous les trois, nous improvisons simultanément. En fait, dans le répertoire jazz, il existe généralement un thème central qui peut ne durer qu’une minute, voire moins, dans un morceau de près de dix minutes. Le reste est alors largement consacré à l’improvisation, qui peut représenter environ 90 % du morceau. Certains pensent que nous sommes totalement libres, mais, en réalité, il y a toujours une structure, une sorte de moule. On peut improviser à partir d’une suite d’accords, d’un riff rythmique ou encore d’une ligne de basse. L’essentiel est de pouvoir s’appuyer sur ce cadre sans qu’il devienne une contrainte. Il existe beaucoup de règles dans la musique. Mais lorsque l’on a passé du temps à apprendre, à travailler et à maîtriser son instrument, on finit par pouvoir dépasser ces règles. Sans cette connaissance, ce que l’on présente comme de la liberté peut finalement devenir une forme d’asservissement.
Votre dernier concert aux JMC marque votre troisième participation à cet événement. Qu’est-ce qui a changé en vous au fil des années ?
Je stresse souvent avant les concerts. En Tunisie, c’est encore plus intense parce que je joue devant des personnes qui me connaissent personnellement. Cette fois-ci, nous avons pris beaucoup de risques avec le répertoire. La plupart des compositions que nous avons jouées sont très récentes et figureront dans notre prochain album.
Lors de mes premières participations aux JMC, je voulais que tout soit parfaitement préparé, que chaque détail soit maîtrisé et bien cadré. Avec le temps, j’ai appris à mieux me préparer, mais aussi à laisser le hasard faire certaines choses. Aujourd’hui, j’ai davantage confiance en moi et en mes partenaires. Cette confiance nous permet d’explorer de nouvelles directions et de laisser la musique évoluer naturellement sur scène.
Pensez-vous que votre musique, qui mêle plusieurs influences, trouve le même écho auprès de différents publics ?
C’est peut-être pour cette raison que je préfère définir ma musique comme une musique qui touche les gens, sans chercher à la catégoriser en jazz ou dans un autre genre. J’ai été très heureux de voir la salle pleine lors de notre dernier concert à Tunis. Pendant un certain temps, j’ai cru que le public tunisien ne s’intéressait pas vraiment à ma musique. Après le concert, plusieurs personnes sont venues me voir et cette réaction me donne beaucoup d’espoir. Certains étaient visiblement émus, notamment par le passage consacré à mon grand-père. Ce sont des moments très forts, parce qu’il n’est pas nécessaire de tout traduire ou d’expliquer chaque détail. Il y a des choses qui se ressentent, tout simplement. L’émotion est le langage le plus raffiné au monde.
Vos concerts sont beaucoup plus fréquents à l’étranger qu’en Tunisie. Est-ce un choix de votre part ou plutôt la distance géographique, puisque vous êtes installé à l’étranger ?
Ce n’est pas vraiment un choix. Nous jouons beaucoup en Europe et je suis très épanoui dans ma vie professionnelle. Je ne suis pas du genre à me plaindre, cependant, lorsque je regarde la programmation des festivals en Tunisie, je constate que de nombreux artistes étrangers y sont invités. Ce n’est donc certainement pas la distance géographique qui explique notre faible présence sur les scènes tunisiennes. Je ne veux pas être trop dur, mais il arrive que des concerts programmés dans de grands événements ne soient pas nécessairement un travail de création. Le problème ne me concerne pas uniquement. Il touche aussi beaucoup de jeunes musiciens tunisiens qui cherchent à trouver leur place et qui souhaitent simplement qu’on leur donne une chance de montrer ce dont ils sont capables.
À l’issue de votre concert aux JMC, qu’aimeriez-vous que le public et les journalistes qui ont assisté à de nombreux spectacles durant cette édition retiennent de votre prestation?
Lorsque je monte sur scène, je cherche à transmettre tout un vécu, une histoire personnelle qui s’exprime à travers la musique. Ce que j’aimerais surtout que le public retienne, c’est l’importance de l’ouverture d’esprit. Il faudrait pouvoir assister à un concert, à une pièce de théâtre, à un spectacle de danse ou à une séance de cinéma sans avoir une idée préconçue de ce que l’on va découvrir. Il faut accepter d’être surpris, de se laisser porter par une proposition artistique, même lorsqu’elle ne correspond pas à nos attentes. Et si on n’apprécie pas une œuvre, ce n’est pas grave. Au moins, cette expérience nous permet de mieux comprendre ce que nous aimons et ce que nous aimons moins. L’essentiel est de ne pas juger trop vite les artistes.

