J’adore la chanteuse Mejda El Roumi, comme tant de Tunisiens épris de sa voix envoûtante, de la poésie de ses paroles et d’une musique qui s’apparente, dans ses chansons, à de véritables symphonies. Cette année encore, j’ai raté son spectacle, non sans un pincement au cœur. Il faut dire que j’ai déserté ce festival depuis belle lurette, et la raison en est bien connue. A notre époque, on venait à l’amphithéâtre de Carthage pour écouter les chanteurs. Aujourd’hui, les rôles se sont inversés.
Dans les années 70 et 80, le Festival de Carthage avait quelque chose de sacré. On s’y rendait entre amis, le menton haut et la poitrine gonflée d’une fierté presque comique, convaincus de faire partie de l’élite culturelle du globe. Sur scène, c’était le grand jeu avec de véritables légendes internationales qui n’avaient pas besoin d’algorithmes pour prouver leur génie. On y croisait Fairouz, Warda, Charles Aznavour, Léo Ferré, James Brown, Dalida, Johnny Hallyday, Mireille Mathieu, Gilbert Bécaud, Joe Cocker ou encore Miriam Makeba. En ce temps-là, le public venait pour écouter. On se laissait porter, presque envoûté par la justesse d’une voix et la poésie des textes. Aujourd’hui, le spectacle est dans la fosse : le rôle de l’artiste se limite à tendre le micro, payé pour écouter la foule chanter à sa place.
Et dans les gradins ? Un délire aphone, à l’ancienne. On restait littéralement fossilisés sur nos bancs de pierre, sans un geste. La timidité était de rigueur, et l’hystérie collective se résumait à applaudir sagement, comme des écoliers modèles. Un vrai public de marbre, au sens propre comme au figuré. Et si, par miracle, quelqu’un se risquait à danser, c’était uniquement la preuve irréfutable qu’il avait un verre de trop dans le nez.
Évidemment, pas de portable pour se prendre en photo sous tous les angles. On vivait l’instant présent, c’est fou quand on y pense !
Ça change des « nouvelles stars » qui envahissent aujourd’hui l’amphithéâtre. Entre les influenceurs en représentation et les célébrités d’un jour, c’est un festival d’egos sans limite. Ni règles ni censures. Sourire calibré au millimètre, corps qui en transe qui se trémousse au rythme de la basse, téléphone brandi à l’affût du moindre bon angle. La musique n’est plus qu’un simple fond sonore pour la story du soir sur les réseaux sociaux.
Le choc des cultures, à Carthage, se résume finalement assez bien. Autrefois, on se coinçait le dos sur la vieille pierre, muets et impressionnés. Aujourd’hui, l’essentiel n’est plus d’écouter, mais de repartir avec la bonne story et le compteur de likes qui explose.
On a quand même brillamment réussi à transformer un haut lieu de la culture en un immense studio photo à ciel ouvert, où l’amphithéâtre fait office de podium et le public, de défilé de mode permanent. Mais il faut vivre avec son temps. A quoi bon écouter de la bonne musique quand on peut récolter des likes sur son maquillage, sa manière de danser ou de s’habiller? Aujourd’hui, c’est nous qu’on traite de génération has been.