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Entre l’injonction d’un agenda saturé et le vertige des urgences quotidiennes, nous avons transformé nos journées en tableaux de bord et nos fatigues en médailles. Mais à force de vouloir tout optimiser, que reste-t-il de notre liberté ?

Le matin, le réveil n’a pas encore fini de vibrer que déjà les notifications défilent sur l’écran bleu. Vingt-trois mails non lus. Trois invitations à des réunions. Une newsletter « indispensable » à lire. Un rappel pour la séance de sport. Un message auquel il faut répondre. Une journée qui n’a pas encore commencé et qui, pourtant, semble déjà en retard.

Au café, deux collègues se croisent à toute vitesse.

– Ça va ?

– Ça va… débordé ! Beaucoup de projets en ce moment. Et toi ?

– Pareil ! Pas une minute à moi, mais on tient le rythme ! Ah… vivement les vacances.

La réponse est lancée comme une médaille: être débordé est devenu la preuve ultime d’une existence réussie. Il faut être performant au travail, ambitieux dans ses projets, disponible pour ses proches, présent sur les réseaux sociaux, actif dans ses loisirs, sportif, cultivé, informé.

La journée n’est plus un espace de temps à habiter : elle est devenue un conteneur à remplir à ras bord. Pourtant, dans l’intimité d’une voiture immobilisée dans les embouteillages, dans le silence d’une maison devenue trop grande après un divorce, ou dans la gestion comptable d’une séparation organisée comme une guerre de procédures où l’on oublie de pleurer la mort du lien, un constat sourd finit par s’imposer : plus nous remplissons notre vie, plus nous nous vidons de l’essentiel.

La logique d’extraction :

Cette sur-occupation permanente n’est pas un hasard : elle est le symptôme d’une même logique d’exploitation qui épuise la planète comme elle épuise la psyché. L’être humain est un système auto-éco-organisé (en se référant à Edgar Morin) : une structure vivante dont la santé interne dépend de la qualité de sa relation avec son milieu. Soumettre la nature à une exigence de rendement infini produit l’effondrement des écosystèmes ; soumettre l’esprit humain à l’injonction du «toujours plus» produit l’épuisement de l’être.

En cédant à cette accélération sociale, nous faisons subir à notre esprit une taxe celle de bande passante (Bandwidth Tax) : la saturation attentionnelle capture nos ressources cognitives et affectives. En effet, lorsque l’esprit est absorbé par la gestion du trop-plein, notre capacité de présence et de décision à long terme se rétrécit. Nous entrons dans une aliénation : nous cessons d’habiter le monde pour passer notre temps à le liquider.

Ce qu’on perd en croyant gagner

Dans la clinique du vivant et l’économie profonde de la psyché, le trop-plein détruit trois dimensions fondamentales de notre existence :

Moins d’écoute et de reconnaissance : Pour écouter réellement, il faut pouvoir suspendre son propre bruit intérieur. La systémique nous rappelle qu’un individu ne peut développer un sentiment d’existence solide sans la reconnaissance de sa singularité au sein du groupe. Quand le système exige de nous une performance continue, le sujet s’efface derrière la fonction. Nous ne rencontrons plus l’autre dans sa spécificité : nous gérons des interactions, nous traitons des dossiers, nous réduisons l’humain à une mécanique opérationnelle.

Moins d’intégration psychique : Penser et ressentir demandent du vide. En psychanalyse, on parle de la fonction alpha pour désigner cette capacité de l’appareil psychique à métaboliser les impressions brutes et les chocs émotionnels pour les transformer en pensées élaborées. Sans moments de silence, sans trajets sans musique ou promenades sans téléphone, cette digestion ne peut avoir lieu. Les événements s’accumulent sans être intégrés, laissant des deuils suspendus et des colères figeant l’esprit dans un stress chronique.

Moins de créativité et de jeu : Le sentiment authentique d’exister et la créativité naissent dans l’espace transitionnel et la capacité d’être seul. La création exige un temps « non utile », une vacance qui ne produit rien et ne se justifie pas devant un tableau de bord. En éliminant l’ennui et le vide, nous détruisons le jeu libre pour assécher la source même de notre vitalité.

Le petit pêcheur

Cette obsession moderne de l’accumulation rappelle la parabole de l’homme d’affaires en cravate interpellant le petit pêcheur qui lézarde sur le sable avec ses enfants. L’homme d’affaires lui conseille de travailler sans compter, d’acheter des moteurs, de monter une flotte de chalutiers industriels, d’affronter les marchés, de détruire les fonds marins et de cumuler de l’argent pour enfin pouvoir… s’asseoir sur la plage et profiter de ses proches. Et le pêcheur de répondre simplement: « Mais c’est déjà exactement ce que je fais. »

On nous répète à longueur de journée qu’il faut « gagner sa vie », comme si le seul fait de vivre ne suffisait pas à nous en donner le droit. Nous faisons un détour de plusieurs décennies d’épuisement, d’hypervigilance et de surperformance dans un système capitaliste pour tenter de racheter à prix d’or ce que nous possédions au départ : la sérénité et la liberté de notre temps.

L’espace Transitionnel comme acte de résistance

Dans une société qui érige le rendement en dogme, réintroduire des espaces vides n’est pas une paresse : c’est un acte de souveraineté psychique et de santé mentale collective.

Le véritable luxe d’une existence n’est plus ce que l’on possède ou la quantité de projets que l’on affiche. C’est ce que l’on peut se permettre de ne pas faire. C me préserver une soirée sans programme, marcher sans compter ses pas, regarder grandir ses enfants sans consulter son écran, et accepter que la valeur d’un être humain ne se mesure pas à la longueur de sa liste de tâches.

Nous avons appris à nous demander : « Qu’est-ce que je vais faire dans la vie ? » Alors que la maturité commence le jour où on se pose une question plus simple : « Suis-je réellement en train d’habiter ma vie… ou simplement en train de m’agiter ? »

 

Mini-test :

Comment habitez-vous votre vie ?

1. Le matin au réveil, quel est votre premier réflexe?
A. Vous attrapez immédiatement votre téléphone pour consulter vos notifications et vos courriels.
B. Vous enclenchez automatiquement le mode logistique (préparation, organisation, planning mental).
C. Vous prenez un temps de silence, sans écran, pour ressentir votre état intérieur avant de démarrer.

2. Quand un ami vous demande « Comment ça va?», que répondez-vous le plus souvent ?
A. « Débordé ! Pas une minute à moi, mais on avance ! »
B. « On fait avec, on gère les urgences du quotidien. »
C. « Ça va tranquillement, je prends le temps d’exister. »

3. Lors d’un long trajet seul (voiture, transports), que faites-vous ?
A. Vous optimisez le temps : écoute d’un podcast instructif, appels professionnels ou révision de votre liste de tâches.
B. Vous comblez le vide en scrollant sur votre téléphone ou en écoutant la radio pour ne pas voir le temps passer.
C. Vous ne faites rien : vous regardez le paysage et laissez flotter vos pensées en silence.

4. Face à un impondérable (un rendez-vous décalé, 20 minutes inattendues) :
A. Vous comblez immédiatement ce vide en traitant une urgence secondaire.
B. Vous ressentez une légère anxiété à l’idée de « perdre votre temps ».
C. Vous savourez cette pause inattendue sans chercher à la rendre productive.

5. Comment abordez-vous vos moments de repos ou de vacances ?
A. Tout est planifié et optimisé (réservations, programme de visites, objectifs d’activités, photos à garder).
B. Vous mettez du temps à lâcher prise et emportez vos préoccupations logistiques avec vous.
C. Vous vous laissez porter par le fil des heures, sans programme rigide ni mesure de performance.

Majorité de A : vous êtes en mode saturation. Vous risquez l’épuisement professionnel ou émotionnel (burn-out). Réintroduisez du vide non rentable. Accordez-vous du temps sans objectif, sans écran et sans mesure de réussite.
Majorité de B : vous êtes en mode gestion de crise. Vous risquez l’émergence de troubles anxieux et le sentiment d’incomplétude. Prenez quelques minutes chaque matin pour vous demander : « De quoi ai-je réellement besoin aujourd’hui ? »
Majorité de C : Vous êtes en mode souverain. Vous avez une grande solidité psychique et une capacité à habiter le présent. Continuez de protéger vos limites.

Manel ALBOUCHI

Psychothérapeute intégrative - Consultant

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