À une époque où l’élégance verbale s’est visiblement égarée, la vulgarité a enfin accompli sa grande révolution. L’insulte n’est plus l’apanage des disputes, elle sert désormais de civilité au quotidien! L’insulte n’est même plus réservée aux moments de colères, elle remplace les salamalecs et sert de simple virgule dans nos conversations.
En 1934, le poète Mahmoud Bayrem Ettounsi signait «La ville de l’indécence», un coup de gueule magistral contre la vulgarité qui infestait les rues de Tunis. Près d’un siècle plus tard, un constat s’impose. Notre célèbre poète, qui a écrit «Al-Oula Fi Al-Gharam» chantée par Oum Kalthoum, sous-estimait l’ampleur de ce phénomène. Ce n’était pas une dérive passagère, c’était une prophétie dans le sens propre du mot. De nos jours, la vulgarité n’est plus une simple mauvaise habitude de quartier, elle s’impose comme notre patrimoine immatériel le mieux partagé, ou mieux, la base d’un vivre-ensemble qui ne sait plus s’exprimer décemment.
À l’époque, Ettounsi regrettait que le gros mot soit l’apanage d’une masculinité mal placée. La modernité a, du moins, le mérite d’avoir réglé ce problème de genre. Place aujourd’hui à l’égalité entre les deux sexes! L’outrance ne connaît ni barrière d’âge ni distinction de sexe. Partout, les adolescentes , ainsi que les fausses blondes qui abondent chez nous, rivalisent d’audace linguistique avec leurs homologues masculins. Devant les lycées, les salutations amicales s’échangent à coups d’insultes anatomiques d’une créativité douteuse et d’allitérations de la lettre “Z”. Les vieux observent le spectacle avec un silence résigné. Disons que l’injure s’est démocratisée. Elle est devenue unisexe, populaire et intergénérationnelle.
Promenez-vous au marché, aventurez-vous dans une ruelle et vous découvrirez que les « bonjour », « s’il vous plaît » et autres vestiges de la civilisation ont été relégués au musée des antiquités. La conversation moderne semble obéir à une règle simple. Aucune phrase ne peut être prononcée sans une évocation des parties intimes ou une remise en question de l’arbre généalogique de l’interlocuteur où les aïeux sont sacrifiés sur l’autel des paroles ordurières.
Le plus frappant dans cette évolution réside dans le fait que le vocabulaire injurieux et grossier n’est plus réservé aux disputes : il s’est tellement banalisé qu’on l’emploie désormais jusqu’au cœur des salutations quotidiennes. L’injure n’est plus un dérapage. Elle est devenue comme un signe de ponctuation. Quant à la courtoisie, elle passe pour de la prétention, tandis que le respect est considéré comme une naïveté.
On comprend soudain beaucoup mieux la boutade attribuée au saint soufi Abou El Hassen Echdheli (), qui laissait entendre que Sidi Bou Saïd aurait été le paradis sur terre sans ses habitants. S’il repassait par le Grand-Tunis aujourd’hui, il réclamerait d’urgence des bouchons d’oreilles. L’espace public s’est mué en ring permanent. On a l’impression que la transmission des manières a été totalement abandonnée aux algorithmes de TikTok et aux invectives des automobilistes au pic du bouchon de 18h00.
Au fond, ce vacarme permanent en dit long sur notre époque. À force de croire que parler plus fort que les autres est une preuve de caractère, nous avons transformé le quotidien en une véritable cacophonie. Entre les éclats de voix, les insultes et les invectives, le respect semble avoir déserté les conversations. Il ne reste plus qu’à réapprendre qu’on peut s’exprimer sans agresser.
Bayrem Ettounsi, lui, a au moins eu la chance d’échapper aux clashs sur les réseaux sociaux. Nous n’avons plus ce luxe. On doit vivre avec.