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Il y a des endroits que l’on découvre avec les yeux et d’autres que l’on garde en mémoire pour l’atmosphère qu’ils dégagent. À El Bibane, dans le gouvernorat de Médenine, la mer, la lagune et les terres du Sud composent un paysage à part. Une échappée loin du bruit, à la rencontre d’un territoire discret, de ses pêcheurs et de ces petits détails qui donnent à un lieu toute son âme.

La route vers le Sud réserve parfois de belles surprises à ceux qui acceptent de sortir des itinéraires habituels. Du côté de Ben Guerdane, le paysage change peu à peu. Les constructions se font plus espacées, les étendues de terre s’ouvrent et l’horizon semble gagner en profondeur. Puis apparaît Bahiret El Bibane, cette vaste lagune où la terre et la mer semblent se rapprocher sans jamais tout à fait se confondre.

Le premier regard est celui d’un paysage ouvert, presque silencieux. L’eau s’étend à perte de vue, les rives dessinent des lignes irrégulières et la lumière donne au décor des nuances qui changent au fil des heures. Rien ne presse ici. On a envie de s’arrêter quelques instants, de laisser le regard suivre les mouvements de l’eau et de profiter de cette tranquillité que l’on trouve rarement dans les lieux très fréquentés. Ce n’est pas une beauté tapageuse, celle qui s’impose immédiatement. C’est plutôt un charme qui se révèle doucement, à mesure que l’on prend le temps de regarder.

Bahiret El Bibane ne se laisse pourtant pas réduire à une belle carte postale. Derrière cette apparente tranquillité, il y a des hommes et des femmes, des habitudes, des journées rythmées par le travail et une relation ancienne avec la mer. Pour les pêcheurs de la région, la lagune est bien plus qu’un paysage. Elle représente une ressource, un moyen de subsistance et une part de leur histoire. Les eaux qu’un visiteur contemple avec curiosité sont aussi celles que les pêcheurs apprennent à connaître au fil des années, en observant les courants, les saisons et les mouvements des poissons.

Cette présence humaine donne au lieu une profondeur particulière. Il suffit d’imaginer les départs au petit matin, lorsque la journée commence avant que la chaleur ne s’installe, les gestes répétés, les regards tournés vers l’eau et cette connaissance du milieu qui se construit avec le temps. La pêche n’est pas seulement une activité économique : elle porte un savoir-faire et une mémoire que les générations se transmettent. À El Bibane, la mer est une compagne exigeante, parfois généreuse, dont il faut apprendre à respecter les rythmes.

La bordigue, installation traditionnelle de pêche caractéristique de la lagune, raconte à sa manière cette longue histoire. Son système de passages permet de guider les poissons et témoigne d’une connaissance patiente de l’environnement aquatique. Derrière cette technique, il y a des gestes appris, des expériences accumulées et une manière de travailler avec la nature plutôt que de lui imposer ses propres règles. Ce patrimoine mérite d’être découvert autant que le paysage lui-même, car il donne un visage humain à ces étendues d’eau.

L’île El Bibane prolonge cette découverte. Son nom, que l’on traduit par «les portes», évoque les passages qui mettent la lagune en communication avec la Méditerranée. Ici, les éléments semblent étroitement liés : la mer, les terres basses, les eaux de la lagune et les activités des habitants forment un même ensemble. L’île ne ressemble pas aux destinations insulaires animées où se succèdent les cafés, les promenades aménagées et les lieux de divertissement. Son intérêt est ailleurs, dans son environnement particulier et dans cette impression de découvrir un territoire qui a conservé une identité fortement liée à la nature.

La présence du marabout de Sidi Ali Chaouch ajoute une dimension culturelle à cette découverte. Dans les paysages du Sud, ces lieux de mémoire font partie d’un patrimoine souvent discret, lié aux traditions et à l’histoire des communautés. Ils rappellent que les territoires ne sont jamais faits uniquement de paysages : ils sont aussi habités par des souvenirs, des croyances et des histoires que les habitants continuent de porter.

À Bahiret El Bibane, la nature impose également sa propre présence. Les eaux peu profondes, les zones humides et les étendues salées accueillent de nombreux oiseaux, notamment des espèces migratrices. À certaines périodes de l’année, leur présence donne une autre vie au paysage. La lagune, reconnue comme zone humide d’importance internationale, constitue un milieu précieux qu’il convient de préserver. Mais au-delà de cette reconnaissance, sa valeur se mesure aussi à ce qu’elle représente pour les habitants et à l’équilibre fragile entre les activités humaines et l’environnement.

C’est peut-être là que réside tout l’intérêt d’une échappée dans cette partie du Sud tunisien. Il ne s’agit pas de courir d’un site à l’autre ni de remplir une journée d’activités. El Bibane invite plutôt à ralentir, à observer et à s’intéresser à ce qui fait la vie d’un territoire. Un paysage, une technique de pêche, une rencontre avec un habitant ou simplement quelques minutes passées face à l’eau peuvent donner à la visite une saveur particulière.

À proximité de Ben Guerdane, la région offre ainsi une autre manière de découvrir le Sud-Est tunisien. Elle rappelle que les richesses du pays ne se trouvent pas uniquement dans les destinations déjà connues, mais aussi dans ces lieux moins fréquentés où la vie quotidienne reste intimement liée à la terre et à la mer. Encore faut-il savoir les regarder autrement, sans chercher à leur donner artificiellement les attraits des destinations touristiques classiques.

En quittant El Bibane, ce ne sont pas forcément les grands monuments ou les attractions qui restent en mémoire. C’est plutôt une lumière sur l’eau, le calme des rives, l’image des pêcheurs et cette impression d’avoir approché un morceau de Tunisie authentique, loin des habitudes et du bruit. Une escapade qui ne promet pas des sensations extraordinaires, mais qui offre quelque chose de plus simple et parfois de plus précieux : le plaisir de découvrir un lieu à son rythme, de comprendre ce qui le fait vivre et de repartir avec l’envie d’en préserver la beauté.

Samira Hamrouni

Equipe Rédaction La Presse de Tunisie - Responsable magazine la presse

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