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L’idée d’avoir “trop de dents dans la bouche” peut sembler étrange, voire relever du mythe. Pourtant, cette situation existe bel et bien et porte le nom de l’hyperdontie. Dans certains cas, cela passe inaperçu, dans d’autres cette situation entraîne un chevauchement dentaire, un blocage d’éruption, un retentissement sur la santé buccodentaire, voire un signal d’alarme de maladies jusque-là sournoises.

Mythe ou héritage génétique ?

L’hyperdontie n’est pas un simple hasard. Parce qu’on observe parfois plusieurs membres d’une même famille concernés, une composante génétique est incriminée. Afin de comprendre pourquoi une ou plusieurs dents de trop peuvent apparaître, il faut remonter très tôt dans le développement humain, avant même la naissance.

En effet, les dents se forment à partir d’un tissu embryonnaire appelé lame dentaire, laquelle donne naissance, suite à des signaux très complexes et sophistiqués, à des bourgeons dentaires, qui évolueront ensuite en dents définitives. Dans certains cas, ce processus se dérègle amenant à la formation de bourgeons supplémentaires, comme une sorte de copie imprévue du programme initial. Cette duplication peut donner naissance à une dent complète ou à une structure modifiée, plus rudimentaire. Cependant, toutes les dents surnuméraires ne s’expliquent pas par l’hérédité. Des cas isolés apparaissent sans une histoire familiale. Cela laisse penser que des facteurs environnementaux ou des perturbations aléatoires du développement embryonnaire peuvent également intervenir. Enfin, dans certaines situations, l’hyperdontie fait partie d’un tableau plus large de maladies génétiques et de malformation congénitale. Elle peut être associée à des syndromes comme la dysplasie cléidocrânienne, comportant une anomalie de la clavicule, du crâne et des yeux, le syndrome de Gardner, où plusieurs anomalies osseuses et dentaires coexistent, et dans les cas de fentes labio-palatines.

L’hyperdontie dans toute ses formes

Quand la nature ajoute une ou plusieurs dents inattendues, on parle d’hyperdontie ou de dents surnuméraires. Ils touchent aussi bien la dentition primaire que la permanente avec un total au-delà des 20 dents temporaires chez l’enfant ou des 32 dents permanentes chez l’adulte, y compris les dents de sagesse. Les dents surnuméraires sont plus fréquentes chez les hommes que chez les femmes. Elles peuvent être visibles en bouche ou rester incluses dans l’os, parfois sans jamais se manifester et être découvertes seulement à l’occasion d’un examen radiologique.

Ces dents ne se présentent pas toutes de la même manière et leur impact varie fortement selon leur localisation et selon qu’elles sont extériorisées ou gardées incluses dans l’os des mâchoires.

La forme la plus fréquente est le mésiodens, une petite dent conique située entre les deux incisives centrales supérieures, qui se manifeste par un diastème, un espacement entre les deux incisives centrales supérieures. Placées au centre du sourire, les dents en plus peuvent perturber l’alignement dentaire et retarder l’éruption des incisives définitives, surtout chez l’enfant, chez qui la prévalence des dents surnuméraires reste faible, estimée entre 0,07 et 0,6 % dont la majorité sont des incisives latérales de la mâchoire supérieure.

En bouche, les dents surnuméraires regroupent des formes très différentes, allant de la dent bien formée mais mal placée à une structure incomplète, rudimentaire et discrète. En plus du mésiodens, les paramolaires et les distomolaires sont des formations dentaires en excès, discrètes, mais potentiellement perturbatrices.

Les premières se logent à côté des molaires, tandis que les secondes apparaissent en arrière des dents de sagesse. Souvent asymptomatiques, elles peuvent néanmoins favoriser l’accumulation de plaques, augmenter le risque de caries et d’inflammation gingivale, ou encore perturber l’occlusion et créer un encombrement, nécessitant parfois une prise en charge pour préserver l’harmonie bucco-dentaire et éviter la formation de kyste dans les dents incluses dans l’os.

Quand le silence altère le sourire… et au-delà

Contrairement aux idées reçues, les dents surnuméraires restent souvent silencieuses et sont sans aucune importance. Elles ne provoquent aucun symptôme et ne sont fréquemment découvertes que fortuitement lors d’un examen radiologique.

Pourtant, silencieuses dans l’os, elles peuvent entraîner la formation de kystes autour et entraîner une destruction de l’os, affecter le développement et l’évolution des dents saines et bloquer leur éruption. Placées sur l’arcade dentaire, elles peuvent également désorganiser l’alignement de l’arcade, entraînant des espaces anormaux ou, au contraire, des encombrements dentaires, avec des répercussions esthétiques et fonctionnelles sur le sourire et la mastication. Plus rarement, elles s’accompagnent de sensations de pression ou de douleurs liées à la contrainte exercée sur les dents voisines.

Révélation des détails grâce à l’imagerie moderne

Le diagnostic des dents surnuméraires repose principalement sur l’imagerie médicale. Si l’examen clinique peut éveiller la suspicion d’une telle anomalie, il ne permet pas, à lui seul, de localiser avec précision une dent en trop incluse dans l’os, ni de déterminer sa forme et ses répercussions parfois néfastes. La radiographie panoramique dentaire, examen de routine, constitue alors l’examen de première intention, offrant une vision globale des arcades et mettant en évidence la présence de dents surnuméraires. Dans les situations plus complexes, ou à des fins thérapeutiques, le recours au cone beam (CBCT : cone beam computed tomography) s’impose.

Il s’agit d’un examen radiologique tridimensionnel apparenté au scanner, offrant une excellente précision tout en exposant le patient à une dose d’irradiation plus faible et permettant une visualisation uniquement des structures osseuses et dentaires.

Cet examen tridimensionnel apporte une cartographie détaillée, permettant de déterminer avec exactitude la position, l’orientation et les rapports de la dent avec les structures anatomiques voisines, un atout majeur dans la décision thérapeutique et la planification d’un geste chirurgical ou orthodontique.

Restaurer l’équilibre et créer l’harmonie

Le traitement des dents surnuméraires est toujours adapté à la situation clinique, en fonction de leur localisation dans l’os ou sur l’arcade dentaire, de leur retentissement anatomique et fonctionnel, de l’âge et du sexe du patient.

Dans certains cas bien sélectionnés, une simple surveillance suffit, notamment lorsque la dent reste silencieuse et n’entraîne ni gêne fonctionnelle ni altération esthétique particulièrement du sourire.

Cependant, le plus souvent, une extraction chirurgicale s’impose afin de rétablir l’équilibre de l’arcade et de permettre une évolution dentaire harmonieuse. Toutefois, une prise en charge orthodontique visant à repositionner les dents et corriger les déséquilibres s’avère essentielle pour un résultat à la fois fonctionnel et esthétique optimal.

En définitive, l’hyperdontie représente une anomalie du développement dentaire fascinante du point de vue scientifique, car elle illustre la complexité des mécanismes embryologiques. Bien que souvent silencieuses, elles peuvent avoir des conséquences importantes sur l’occlusion, la santé bucco-dentaire et l’esthétique particulièrement quand cela retentit sur les dents du sourire.

L’essentiel reste le diagnostic clinique précoce, affiné par l’apport de la radiologie moderne, numérique et soutenu par l’IA, ce qui permet d’agir au moment opportun en adoptant des décisions adéquates afin d’assurer un développement harmonieux de la dentition et de préserver une bonne santé buccodentaire.

Dr Imen MEHRI TURKI

Expert en Stomatologie, Chirurgie Maxillofaciale et Esthétique

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