À quelques jours de la rentrée, les cartables se préparent, les cahiers portent encore l’odeur du neuf et les services des ressources humaines ressortent leurs manuels de « bien-être au travail » garantissant, statistiques à l’appui, que tout le monde il est beau, tout le monde il est bienveillant. Pour certains, pourtant, la rentrée n’est pas seulement le retour à l’école ou au bureau. C’est le retour du regard des autres, d’une place dans la cour ou d’une réputation dont on ne sait plus comment sortir.
Le harcèlement offre aux structures rigides un moyen de régulation informel : éliminer les dissonances, faire plier les subjectivités trop exigeantes et punir la créativité ou l’esprit critique en les faisant passer pour des dysfonctionnements individuels. En Tunisie, près d’un tiers des élèves subit des violences ou des agressions répétées au cours de leur scolarité, révélant à quel point le phénomène dépasse l’anecdote. İci, le harcèlement peut facilement se dissimuler derrière une forme de banalisation culturelle. On rit du poids, de la couleur de peau, des vêtements, de l’accent, de la famille, de la timidité, des résultats scolaires. « Il faut avoir de l’humour. » «Tu es trop sensible.» «»
Les violences ordinaires
Toutes les violences ne laissent pas de trace sur la peau. Pas de bleu. Pas de cicatrice visible. Rien que l’on puisse montrer aux urgences ou consigner sur un certificat médical. Ce sont les violences d’atmosphère, ces micro-traumatismes, ces regards qui se détournent, ces rires étouffés, ces mots prononcés l’air de rien, avec le sourire :
«» on plaisante seulement.
Qu’on ait huit ans dans la cour d’une école ou quarante ans dans l’open space d’une grande entreprise, la mécanique reste la même. Un jour, le groupe décide de se rassurer à bon compte. Il choisit une cible, lui tricote une réputation sur mesure, et commence à lui répéter, par le silence, par l’exclusion ou par le mépris poli, qui elle est.
Un membre est désigné comme « bizarre » ; un enfant devient « problématique » ; un élève devient « difficile » ; un salarié devient isolé au « frigo ».
Les contextes changent. Les mots changent. Les rapports de pouvoir changent. Mais quelque chose demeure : un groupe peut parfois se protéger de sa propre tension en la déposant sur un individu.
La mécanique du bouc émissaire
La psychologie sociale nous apprend que nous catégorisons spontanément les autres : nous / eux ; semblable / différent ; populaire / marginal ; fort / faible ; normal / bizarre.
Dès notre plus jeune âge, la ressemblance est une forme d’appartenance. « Elle a les yeux de sa mère. » « Lui, c’est tout son père. » « Il ressemble à son grand-père. »
Puis le temps change la donne : « Regarde ton cousin, lui au moins… » « Elle est sensible. » « Lui, il est paresseux. » « Celui-là, il est impoli. » Ces phrases peuvent sembler anodines lorsqu’elles sont prononcées une fois. Mais répétées, elles finissent par façonner des identités.
À l’école, le mécanisme est relativement visible. Un enfant est catégorisé : le gros, la timide, l’intello, le nouveau, le bizarre. Même une remarque publique d’un enseignant peut y acquérir une force particulière.
Au travail, les catégories deviennent plus respectables : le difficile, le susceptible, celui qui ne sait pas communiquer, ou celui qui ne s’intègre pas au changement. Certes, le vocabulaire est professionnel, mais la mécanique ne l’est pas nécessairement. Le mobbing (harcèlement organisationnel) prend souvent des formes bien moins spectaculaires que l’agression directe : isolement, retrait d’informations, mise à l’écart des réunions, disqualification progressive de la parole ou dévalorisation répétée. Pris séparément, chaque épisode peut sembler insignifiant. C’est leur accumulation qui crée le système. La question n’est donc pas seulement : «Qu’est-ce qui s’est passé?», mais : «Qu’est-ce qui est en train de se construire autour de cette personne ?»
Le groupe ne persécute pas toujours consciemment
Quand les organisations sont soumises à de fortes contraintes, les individus développent des stratégies collectives pour continuer à travailler malgré l’angoisse, la pression et les contradictions du réel.
Au collège ou au lycée, on le voit bien chez les adolescents : face à la peur de l’exclusion ou à la pression des notes, la classe se choisit un bouc émissaire souvent celui qui est un peu trop anxieux, qui begaye ou qui ne rentre pas dans les codes de la bande. Rire de lui, c’est s’assurer, par contraste, qu’on fait bien partie du clan.
Ces stratégies peuvent protéger, mais elles ont un coût humain. Le collectif peut progressivement banaliser ce qui, dans un autre contexte, aurait paru intolérable : l’humiliation devient un style ; la surcharge devient un simple « on travaille comme ça » ; la mise à l’écart devient de « l’adaptation ».
La violence n’a alors même plus besoin d’être justifiée. Elle devient normale. Et c’est peut-être là son visage le plus inquiétant.
Le silence des témoins : peur, adaptation ou appartenance ?
À l’école comme dans l’entreprise, il existe rarement uniquement une victime et un persécuteur. Il y a un environnement, des témoins, des collègues, des camarades, des responsables. Des personnes qui voient. Et qui parfois ne disent rien. Mais il serait trop simple de qualifier tous ces silences de complicité.
Des recherche en psychologie sociale montrent que dans plus de 80 % des situations de harcèlement, des témoins assistent aux faits. Pourtant, par peur, par mimétisme ou par instinct de survie, une immense majorité choisit de se taire, craignant que le système ne se retourne contre eux (« Si je parle, serai-je le prochain ? »).
« Pour que le mal triomphe, il suffit que les hommes de bien ne fassent rien. » disait Edmund Burke. C’est ainsi que la violence s’auto-entretient. Le silence protège momentanément celui qui se tait, mais collectivement, il protège le mécanisme lui-même.
Quand l’étiquette devient un tatouage
À force d’entendre : «Tu es sensible, tu es compliqué, tu n’es pas concentré, tu ne sais pas faire», l’individu finit par ne plus seulement subir une définition extérieure : il commence à l’intérioriser.
L’anxiété s’installe alors comme un réflexe de survie. Il commence à se surveiller : son corps, sa voix, ses gestes, son apparence, sa manière de parler. Il anticipe les regards, évite de participer, ne veut plus être photographié et préfère disparaître.
L’anxiété sociale devient ainsi une forme de vigilance apprise : « Être vu peut être dangereux. » Les consultations pour épuisement professionnel, somatisation et troubles anxieux ont considérablement bondi ces dernières années.
Le problème n’est plus seulement ce que les autres pensent réellement. C’est ce que la personne imagine qu’ils pourraient penser. Le regard extérieur devient un miroir permanent, et le sujet rétrécit son existence pour réduire le risque. Il ne vit plus dans le groupe; il tente de lui survivre.
L’ individuation dans une société qui exige la conformité
L’individuation, telle que la psychologie analytique nous invite à la penser, ne signifie pas devenir indépendant de toute collectivité. Nous avons besoin des groupes pour appartenir et être reconnus. Mais appartenir ne devrait jamais signifier s’annuler.
Une société saine peut accueillir la différence sans avoir besoin de la transformer en menace. Elle supporte le désaccord, la critique, la personnalité singulière. Car une structure qui ne supporte plus la contradiction finit par confondre loyauté et soumission. Lorsqu’elle transforme toute dissonance en problème individuel, elle perd sa capacité de penser, et l’anxiété sociale devient alors le symptôme de ce qu’elle refuse de regarder.
Briser l’omerta
À l’aube de cette rentrée, changeons notre focale : déplaçons-la de la seule personnalité de la victime vers la dynamique relationnelle et organisationnelle qui produit la situation :
1. Écouter les micro-changements : Une personne qui s’isole, change brutalement de comportement, surveille son téléphone avec angoisse ou exprime un refus d’aller travailler ou d’aller à l’école doit être entendue sans injonction à « être fort ».
2. Apprendre à témoigner : Témoigner d’une injustice n’est pas de la délation, mais un acte de solidarité protectrice.
3. Distinguer la personne de l’étiquette : Rappeler, au travail, à l’école comme à la maison, qu’une singularité n’est pas un défaut, et que personne n’a le droit de réduire un être humain à une catégorie réductrice.
Du cartable au bureau, le constat demeure : une société, une organisation ou une classe qui a besoin de sacrifier quelqu’un pour maintenir son équilibre n’est pas une communauté vivante. C’est un système terrifié par sa propre fragilité, un système silencieux. Car, au fond, celui qui n’accepte pas la pluralité est aussi celui qui est hué : prisonnier de son propre dogme, il craint par-dessus tout le miroir que lui tend la différence.
Mais l’histoire humaine ne s’arrête pas à l’étiquette qu’on nous colle sur le front. S’affranchir du regard aliénant du groupe ou de l’institution, ce n’est pas devenir un rebelle en guerre contre le monde entier. C’est tout simplement faire un pas de côté, respirer un grand coup, et se rappeler que notre valeur ne dépend ni de l’étroitesse d’un regard, ni du verdict d’une hiérarchie, ni des mesquineries d’une cour de récréation.
Car l’identité d’un être humain est toujours infiniment plus vaste, plus riche et plus belle que le mot étriqué que les autres ont posé sur lui.