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Par Manel Albouchi

À Tunis, une adolescente est devenue le centre d’une enquête pour agression sexuelle présumée. Autour d’elle, versions contradictoires, arrestations, recherches et rumeurs. Mais derrière le fait divers, une question plus silencieuse apparaît : qu’apprenons-nous réellement à nos enfants lorsqu’il s’agit de leur corps, de leurs limites et du refus de l’autre ?

Depuis quelques jours, l’affaire de Yakine, une jeune fille lourdement touchée dans sa chair, suscite une vive émotion en Tunisie. Une société entière s’est massée pour regarder. Les spéculations ont proliféré, les récits se sont bâtis sur des fragments, et de prétendus profilers autoproclamés ont fleuri sur les réseaux sociaux, dressant le portrait de personnes dont la justice n’a même pas établi la responsabilité. Mais l’enquête se poursuit, et le tumulte ne fait pas la vérité.

Entre indignation et intrusion

Regarder sans posséder. C’est ici qu’il faut trancher net. D’un côté, l’indignation saine, celle qui pose des balises, refuse la banalisation du pire, exige la vérité et protège les droits fondamentaux.

De l’autre, l’intrusion destructrice, celle qui jette en pâture photos, prénoms, vidéos et bruits de couloir. La victime réelle se voit transformée en personnage public, et son intimité devient le feuilleton d’une nation.

Ce lynchage virtuel est une pathologie de notre époque : une foule gavée d’émotion brute et de sensationnalisme, où la complexité et la justice sont étouffées par le vacarme de l’opinion.

Mais le pire survient lorsque la rumeur s’emballe et que la société, fidèle à ses vieux réflexes, se retourne contre la victime. On scrute son mode de vie, on dissèque ses vêtements, on brandit qu’elle buvait ou portait une mini-jupe, comme si ces détails valaient acte d’accusation. Ce n’est pas qu’un biais : c’est une abdication morale. Prétendre qu’une jupe courte ou un verre d’alcool constitue une invitation, c’est perpétuer l’idée que la souveraineté du corps féminin dépend de sa bonne conduite. Une mineure agressée n’est ni un symbole ni un exutoire. Même dans notre colère, nous devons respecter ses frontières et refuser de faire de son drame un tribunal de mœurs.

Le corps avant les théories

Avant les grands discours, il y a un corps. Un corps qui peut être blessé, contraint, et dont le propriétaire devrait rester le seul souverain.

L’éducation au consentement ne commence pas à l’adolescence ; elle s’enracine dans les gestes les plus ordinaires. Entre un « Donne un bisou à… » et :

« Tu veux faire un bisou ? » — « Non. » —

« D’accord. » deux scènes minuscules qui posent une double évidence fondatrice: mon corps m’appartient, et le corps de l’autre ne m’est pas dû.

Le premier non et la honte de déplaire

Le premier « non » d’un enfant est rarement confortable ; l’adulte y décèle trop souvent de l’insolence. Pourtant, respecter ce refus ne signifie en rien abdiquer son autorité. La psychologie du développement distingue clairement le soutien à l’autonomie du contrôle psychologique. Une vaste méta-analyse portant sur 238 études (American Psychologist, 2025) confirme sur plus de 126 000 participants l’abime qui sépare ces deux approches : le soutien parental nourrit l’épanouissement, tandis que le contrôle psychologique — cette volonté insidieuse de dicter ce que l’enfant doit ressentir ou vouloir — se trouve invariablement lié au mal-être, et ce, quelle que soit la culture.

Une autorité juste pose des balises de sécurité (« Je ne peux pas te laisser faire cela, c’est dangereux »). Le contrôle psychologique étouffe le sujet dans l’œuf (« Tu n’as pas le droit de vouloir autre chose que moi »).

Et c’est là que le piège se referme avec le plus de subtilité. Car l’enfant ne craint pas seulement la punition : il redoute de déplaire. Le « bon enfant » est souvent celui qui obéit, qui lisse les angles, qui ne contrarie jamais. Le clivage s’installe alors en lui : Si je dis non, suis-je encore quelqu’un de bien ?

Ce dilemme n’est pas neutre. Les filles, en particulier, reçoivent ce mandat comme une seconde peau : on leur répète depuis toujours que la gentillesse est un devoir, que maintenir l’harmonie est une priorité et que déplaire est une faute. Quel terrible paradoxe ! On exige d’une adolescente qu’elle sache dire non alors qu’on l’a précisément façonnée pour plaire à tout le monde et pour porter le poids du monde. Le véritable apprentissage consiste à lui arracher cette honte : lui apprendre qu’elle peut déplaire sans perdre sa valeur ni son droit au respect.

Le deuxième non

Il existe un apprentissage symétrique, d’une difficulté égale : accepter de recevoir le non de l’autre.

« Je ne veux pas. » Cette phrase s’accompagne de frustration, parfois de colère. Mais elle n’est pas une injustice. L’autre peut refuser ma main, mon offre ou mon monde. Je peux souffrir de ce refus sans pour autant m’octroyer un droit de vie ou de mort sur sa liberté.

Le désir ne crée pas un droit. La frustration ne crée pas une dette. Mon corps n’est pas ton territoire. Je peux t’aimer et accepter ton refus ; tu peux m’aimer et me repousser. Cette distance n’est pas la mort du lien : elle en est le socle. Exiger que l’autre veuille ce que nous voulons pour consentir à l’aimer, c’est refuser qu’il soit un sujet libre pour n’en faire qu’une extension de soi.

De l’enfance aux dynamiques relationnelles

Le pouvoir n’a pas toujours besoin de matraques pour s’exercer ; il est redoutable lorsqu’il est intériorisé. Lorsque nous anticipons la déception d’autrui, lorsque nous nous excusons d’exister ou d’oser poser une limite, personne n’a besoin de nous dire « obéis » : nous avons déjà intégré notre propre soumission pour préserver le lien.

Lorsqu’un enfant apprend de manière répétée à s’effacer, il intègre que la volonté du plus fort fait loi. Cette confiscation précoce du non tisse les drames de demain :

À l’adolescence, elle livre les jeunes âges aux emprises destructrices.

En couple, la peur panique du rejet transforme l’amour en dépendance ou en besoin de contrôle.

Au travail, l’incapacité à poser une limite conduit à la suradaptation chronique et au Faux-Self, ce masque social porté jusqu’au burn-out.

Dans la parentalité, un adulte carencé finit par voir en son propre enfant une prothèse narcissique, vivant son moindre refus comme une menace existentielle.

Et ce qui se trame dans l’intime du foyer résonne à plus grande échelle. Une société qui confisque le refus cultive un terreau de docilité. Partout où le désaccord est reçu comme une insubordination (que ce soit dans les structures pyramidales ou dans l’arène politique), c’est la même grammaire de l’emprise qui étouffe la vitalité démocratique.

Qu’apprenons-nous à nos enfants lorsqu’ils disent non ?

L’enjeu n’est ni de détruire l’autorité ni de dresser des rebelles permanents, mais de bâtir une architecture relationnelle où l’enfant sait que sa voix compte, que celle de l’autre s’impose, et qu’on peut traverser la frustration sans être piétiné.

La véritable onde de choc de l’affaire de Yakine nous renvoie à notre propre responsabilité : qu’enseignons-nous à nos enfants quand ils osent dire non ?

Peut-être leur apprenons-nous enfin qu’ils peuvent refuser sans devenir des menaces, et qu’ils peuvent être refusés sans voir dans l’autre un ennemi. La culture du consentement commence dans ces infimes détails : une main que l’on ne force pas, un baiser que l’on n’extorque point, une limite posée sans violence, et le droit absolu de déplaire sans cesser d’être aimé.

Tu as le droit de dire non.

Et l’autre aussi.

Et c’est peut-être là, dans ce simple accord, que commence toute politique de la dignité.

« Non » : Trois exercices pour s’entraîner

1. Repérez un détail anodin où vous dites « oui » par automatisme de courtoisie (un café non désiré, un choix imposé). Marquez une pause et dites simplement: «Merci, je ne veux/peux pas maintenant», sans chercher à vous justifier.

2. Face à une sollicitation plus engageante, formulez votre refus en deux temps : « Je comprends / merci de penser à moi… mais je ne vais pas pouvoir le faire», sans vous excuser.

3. La prochaine fois que quelqu’un décline l’une de vos propositions, prenez une respiration, laissez la vague de frustration passer, dites-vous : « C’est son droit, son non n’est pas une attaque contre moi », et ne réagissez pas par impulsion.

Manel ALBOUCHI

Psychothérapeute intégrative - Consultant

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