Guitariste de renom, compositeur et directeur artistique, Hédi Fahem est encore cette année membre du comité de sélection de la dernière édition des Journées musicales de Carthage. L’occasion de revenir avec lui sur ses choix artistiques, sa vision du métier de musicien et ses prises de position face aux évolutions qui traversent aujourd’hui le monde de la musique. Entretien.
Le public vous a vu récemment dans des concerts très différents. Vous avez joué avec Abeer Nehme, Liz McComb, le groupe Osool… Comment choisissez-vous les projets auxquels vous collaborez et comment faites-vous l’équilibre entre votre identité de guitariste qui se laisse tenter par les improvisations et la rigueur exigée par chaque projet ?
Je choisis mes collaborations en fonction du côté humain avant tout. Je privilégie les projets où il y a du partage, notamment ceux où j’ai plus de marge pour m’exprimer librement comme je suis et comme je le sens. C’est ainsi que je peux y apporter ma propre touche. Avec Liz McComb, par exemple, pour notre premier spectacle ensemble en 2019, nous n’avons même pas fait de répétitions. Nous avons essayé des improvisations et elle a compris que je sais jouer d’oreille. Je me fie à la manière dont je ressens le morceau et je me laisse porter par la musique. Cet été à Tabarka, elle m’a dit juste : sois toi, je te fais confiance.
Qu’est-ce qui fait qu’un guitariste, ou qu’un musicien d’une manière générale, se démarque parmi tant d’autres et soit particulièrement sollicité?
Je pense qu’il n’y a pas de règles. Ce n’est pas seulement une question de technique musicale et de niveau. Ce qui m’a particulièrement aidé, personnellement, c’est que je suis polyvalent. Dès mon plus jeune âge, j’ai écouté beaucoup de genres de musique : le rock, le blues, mais aussi la chanson française, le jazz.. Ces dernières années, je me suis intéressé davantage à la musique arabe. J’aime tous les styles de musique. La distinction que je fais dans ma tête est entre la bonne musique et la mauvaise musique. Je suis donc polyvalent tout en essayant d’être moi, même si les projets sont différents l’un de l’autre. Il y a d’autres facteurs encore qui interviennent et je le dis souvent dans les masterclass que j’anime. Le côté humain est très important parce qu’on souhaite travailler avec un musicien agréable et sur lequel on peut compter.
Nous voyons sur scène l’artiste qui se fait applaudir et qui multiplie les concerts. Mais qu’en est-il de la pression qu’il s’impose en coulisses ?
C’est vrai que de l’extérieur on ne voit que les spectacles et les tournées. Mais je me répète tous les jours que je n’ai pas encore atteint les objectifs dont je rêve. Je me dis que la vie est courte et que je n’ai pas encore assez avancé et ça me stresse. Il y a encore beaucoup d’artistes avec lesquels je voudrais bien collaborer, beaucoup de styles musicaux que je voudrais bien essayer. Musicalement, « guitaristiquement », je voudrais m’exprimer toujours mieux avec mon instrument. Je veux atteindre le stade où je maîtriserai ma guitare tout comme je maîtrise mes mots quand je parle, pour que je puisse ressortir ce que je ressens à travers les notes. Plus on avance dans la carrière, plus on se fixe des objectifs encore plus haut.
Vous avez été élu il y a quelques années meilleur guitariste international par Yamaha. Quel a été l’impact de cette consécration sur la suite de votre carrière ?
C’était en 2017. Des artistes étrangers qui suivent ce concours reviennent souvent aux résultats des années précédentes. Quand ils trouvent mon nom, ils s’intéressent à ma carrière et me contactent. C’est une étape importante pour moi, même si je n’avais pas vraiment l’intention de postuler à ce concours. C’est arrivé par hasard. Le fait que le PDG de Yamaha se soit déplacé personnellement du Japon à la Tunisie pour me décerner ce prix m’a vraiment marqué.
Vous êtes membre du comité de sélection dans l’édition actuelle des Journées musicales de Carthage de 2026. Qu’est-ce qu’un projet prometteur pour vous ?
Je voudrais d’abord expliquer le concept de la sélection aux JMC, puisque je suis membre du comité pour la cinquième fois. J’étais aussi présent aux premières éditions avec mes projets artistiques et il y a une année où j’ai remporté trois prix. J’ai donc l’impression que nous avons grandi ensemble. Il y a évidemment des critères, un système de notation et un barème, mais c’est plus compliqué que ça. Choisir seulement 26 projets sur près de 370 est une tâche particulièrement difficile. C’est une grande responsabilité car il faut être juste et objectif. Il y a beaucoup de projets excellents de la Tunisie et d’ailleurs. En plus de la valeur purement musicale, il faut prendre en considération que les JMC sont un tremplin pour les jeunes artistes qui font leurs premiers pas et poursuivent leurs rêves. Nous les privilégions donc par rapport à ceux qui ont plus d’expérience. Je connais cette fougue de la jeunesse, je suis passé par là et je confirme qu’il y a un avant et un après JMC. Cet événement donne beaucoup de visibilité. Certains projets qui y sont présentés pour la première fois se retrouvent après dans la programmation officielle de grands festivals comme Hammamet et El Jem.
Je tiens encore à souligner que beaucoup de projets qui n’ont pas été retenus étaient malgré tout de haut niveau. D’ailleurs, il y a quelques années, j’ai moi-même postulé et je n’ai pas été retenu parce que je n’avais pas préparé mon dossier convenablement. Je ne l’ai pas mal pris.
On dit souvent aujourd’hui que le monde de la musique est menacé par l’utilisation de l’intelligence artificielle et la tendance à remplacer les musiciens qui jouent sur scène par des enregistrements. Comment voyez-vous l’avenir de la créativité face aux technologies émergentes ?
Personnellement, je ne connais pas suffisamment le fonctionnement de l’intelligence artificielle. J’ai aussi fait le choix de ne pas utiliser ces outils. Jusqu’à présent, le chemin que j’ai choisi n’a pas vraiment croisé celui de l’intelligence artificielle. Je travaille surtout avec des artistes qui préfèrent la musique authentique, les compositions originales et les arrangements faits de manière traditionnelle. J’aime cette musique qui laisse une place à l’interaction, à l’échange et aux relations humaines. J’aime aussi retrouver le son organique d’un véritable instrument. Mais en tant que compositeur de musique de films et de séries, je constate que l’intelligence artificielle prend de plus en plus de place dans ce domaine. Et là, on commence réellement à sentir son impact. On voit même apparaître des génériques de feuilletons tunisiens conçus avec l’intelligence artificielle. Si le public ne fait pas la différence, nous, les professionnels, nous savons les reconnaître. C’est triste parce que de bons artistes qui savent faire leur propre musique ont recours à ces logiciels pour se faciliter la tâche. C’est un peu comme un poète qui demande à ChatGPT de lui écrire de nouveaux poèmes alors qu’il sait écrire lui-même. Je crois qu’avec le temps, il y a certaines choses qui seront constamment faites avec l’intelligence artificielle et tout le monde le saura et l’acceptera. La véritable créativité et la sincérité de ceux qui créent persisteront par-dessus tout. Rien ne remplacera un humain, le stylo à la main, qui écrit un poème ou un texte, qui compose des mélodies ou qui peint un tableau. Je pense qu’au final on n’est pas si menacé que ça en a l’air.
