Depuis le choc primordial de Dachra, leurs trajectoires semblaient s’être croisées sans tout à fait se rejoindre. Il aura fallu attendre bakma pour que la rencontre entre Aziz Jebali et Abdelhamid Bouchnak prenne la tournure d’un véritable corps-à-corps cinématographique. Portant le film sur ses épaules avec une intensité sourde, l’acteur s’y déleste de sa rondeur familière pour composer une figure glaciale, sombre, presque dénuée d’humanité. Un visage inédit de son talent, sculpté dans la retenue et le renoncement. Il revient pour nous sur les coulisses de cette métamorphose intime.
Depuis Dachra, vous étiez resté en retrait du cinéma d’Abdelhamid Bouchnak, qu’il s’agisse d’Ibra ou de Papillon d’or. Comment se sont orchestrées les retrouvailles autour de Bakma et de ce premier rôle ?
Abdelhamid est un cinéaste de l’altérité : il partage constamment ses intuitions avec moi, y compris sur les projets où je n’interviens pas. Lorsqu’il m’a exposé la matrice de Bakma, l’évidence a été immédiate. Il m’a proposé le rôle, et j’ai plongé sans retenue dans cette aventure indépendante. C’était un acte d’abandon total : nous n’avons même pas eu besoin de négocier.
Votre personnage accomplit une trajectoire fascinante : d’un homme ordinaire, usé, il glisse progressivement vers une forme d’animalité au contact d’un tueur en série. Comment s’est construite cette intime métamorphose ?
C’est une courbe d’apprentissage émotionnel d’une grande délicatesse, qu’il fallait faire monter en crescendo. La vérité du personnage repose sur un paradoxe : il faut d’abord faire croire à ce Khaled, citoyen anonyme et flic ordinaire, terrassé par l’ennui et le poids de son propre passé. Or, de manière presque perverse, l’irruption du tueur qu’il traque agit sur lui comme un électrochoc vital. Elle réveille sa part animale, ravive l’intérêt qu’il porte à son épouse, tout en le précipitant vers une destruction programmée. Le piège se referme en même temps que le désir renaît.
Quel a été le déclencheur dramatique de ce regain de vie paradoxal ?
L’abandon de la peur. Dès lors que l’on renonce à la peur, le garde-fou moral vole en éclats. La part sauvage qui sommeille en nous refait surface. Khaled cherche à s’affirmer, quitte à se dissoudre dans l’ombre du tueur et à s’assimiler à lui. Pour ma part, je n’ai pas cherché à interpréter ce rôle : je l’ai éprouvé, vécu séquence par séquence. Il faut dire que Bakma est arrivé à un moment complexe de mon propre parcours psychologique. Ce tournage est devenu le réceptacle d’un lâcher-prise nécessaire, une pente glissante sur laquelle je me suis laissé dériver. Il y a eu des prises traversées de véritables larmes, de vrais gouffres. Ce n’est pas un rôle de composition classique; c’est un personnage qui vous habite par le regard. Pendant toute la durée du tournage, la frontière entre Khaled et moi s’est dangereusement effacée.
La peur est un sentiment omniprésent dans le récit. Est-ce un matériau difficile à incarner à l’écran ?
C’est une épreuve technique d’une exigence redoutable. Avec la peur, l’acteur avance sur un fil : le risque de basculer dans la surenchère théâtrale est immense, tout comme celui de manquer de justesse et de laisser le spectateur à distance. Il faut trouver la fréquence exacte du tremblement intérieur.
C’est un film exigeant, dont vous portez presque à vous seul la tension narrative…
J’avais une conscience aiguë de cette responsabilité, et elle exigeait un état de concentration quasi obsessionnel. Pour la première fois de ma carrière, je devais manipuler un revolver. Or, un policier tunisien ne porte pas une arme à la manière d’un flic hollywoodien, nourri au mythe du tir réflexe et de l’action permanente. Il fallait désapprendre les stéréotypes. Un policier chevronné nous a accompagnés sur le plateau pour corriger mes gestes et ancrer le personnage dans une vérité sociologique et physique très locale. Nous étions bien loin de l’imagerie du super-héros.
Que représente ce rôle dans l’économie de votre parcours d’acteur?
C’est une rupture fondamentale. Bakma m’a ré-ancré dans l’exigence du cinéma. On associe souvent mon nom à celui d’Abdelhamid, mais la réalité est que nous n’avions plus tourné ensemble au cinéma depuis Dachra.
Ce film révèle une facette inexplorée de mon jeu, à travers une figure volontairement repoussante, sobre, d’un mutisme presque terrifiant. Khaled m’a demandé un contrôle absolu de l’économie de mes moyens, une maîtrise de soi qui est sans doute la plus belle conquête d’un comédien.