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Elle a coché toutes les cases de la réussite extérieure. Diplômée d’une grande école d’ingénieurs, installée à l’étranger, insérée dans les rouages du succès moderne. Pourtant, face aux micro-chocs du quotidien (une tâche inédite, un délai serré) son corps se tend, son souffle se raccourcit, son esprit anticipe: elle vérifie, elle contrôle, elle surcompte…

Malgré les diplômes, les titres et les kilomètres, quelque chose en elle reste figé au garde-à-vous. Comme si, au fond de ses cellules, on ne lui avait jamais délivré l’autorisation intime d’exister simplement sans devoir prouver sa légitimité à chaque seconde. Ce parcours singulier n’est pas une anomalie individuelle. C’est le symptôme d’un mal plus vaste, l’empreinte laissée par un apprentissage précoce où l’on a confondu grandir et survivre à un tribunal permanent. Si l’on pose cette loupe sur l’école tunisienne, la question ne se limite plus aux murs fissurés, aux classes surchargées ou aux réformes avortées. Elle devient vertigineuse : que fait un système à la psyché d’un enfant lorsqu’il lui apprend, dès ses plus jeunes années, que sa valeur dépend d’un chiffre, que l’erreur est une faute morale et que le regard des autres est un couperet ?

Une mécanique de la survie

On ne redore pas le blason d’une institution sacrée, érigée par des bâtisseurs comme Mahmoud Messaâdi, avec quelques couches de vernis politique ou de décrets verticaux. Il faut creuser dans les fondations d’un conditionnement vermoulu par la peur, dont les dégâts ont dépassé les grilles de nos établissements pour nourrir la tyrannie du regard social. Pour comprendre pourquoi notre modèle éducatif produit de l’anxiété chronique plutôt que de la pensée autonome, il faut observer ce qui se joue dans l’architecture cognitive de l’élève. Selon Daniel Kahneman (psychologue et économiste et prix Nobel ! Oui ! preuve s’il en est que l’intelligence s’épanouit hors des catégories étriquées) notre cerveau arbitre entre deux modes de pensée. Le Système 1 est rapide, automatique, émotionnel ; c’est le mode de la survie, mobilisé pour parer à la menace. Le Système 2 est lent, délibératif, logique ; c’est le siège de la nuance, du doute constructif et de la créativité. Qu’advient-il d’un enfant plongé dans un environnement scolaire anxiogène, où une note défavorable cesse d’être une information technique pour devenir un verdict identitaire ?

Le cerveau enregistre la situation comme un danger social imminent. Instantanément, le Système 1 prend les commandes. L’enfant ne cherche plus à comprendre le problème de mathématiques ou à explorer la poésie d’un texte ; il mobilise l’intégralité de sa ressource psychique pour deviner ce que l’adulte attend de lui et se blinder contre l’humiliation. Dans cet état d’hyper-vigilance, l’accès au Système 2 est neurologiquement verrouillé. On ne peut pas à la fois libérer sa pensée critique et dépenser son oxygène mental à se protéger. L’école, au lieu d’être un espace d’expansion, devient un laboratoire de la conformité anxieuse.

Le mirage des élites et la réalité du décrochage

Ce blocage cognitif se prolonge dans les ragots : ce qu’en-dira-t-on social qui dicte nos choix. Pour éviter d’affronter une question complexe « Comment aider cet enfant à trouver sa propre voie ? », notre société la remplace par une question simpliste (c’est ce qu’on appelle substitution heuristique) : « A-t-il réussi le concours du pilote ? Va-t-il faire médecine ? ».

Le concours d’accès aux collèges et lycées « pilotes » est ainsi érigé en dogme national, imposant dès l’âge de onze ans le déracinement des internats et l’isolement affectif. Plus tard, la dictature du Bac impose la suprématie du stéthoscope, poussant des familles à financer des exils universitaires précaires à l’étranger, pour ensuite voir ces jeunes s’embourber dans des équivalences kafkaïennes. Pendant que la société se rassoit sur ces mirages de prestige, la réalité implacable rattrape la nation : ce sont chaque année 100 000 élèves qui décrochent du système scolaire public (selon l’UNICEF). Ce chiffre n’est pas qu’une statistique ; c’est le signal d’alarme d’une rupture nationale. Une partie des enfants est définitivement exclue de l’ascenseur social, tandis que les classes moyennes s’épuisent à fuir vers un secteur privé de substitution. Nous sacrifions le « Soi expérimentant » de l’enfant, son bien-être et sa sécurité au quotidien au profit d’un « Soi mémoriel » factice, nourri par la vanité d’un diplôme ou d’un statut social. À l’épreuve de la vie réelle, ce prestige de façade s’effondre : il ne garantit ni l’épanouissement, ni la capacité d’innover.

D’une classe surchargée à une cité immobile

Ce qui s’intériorise sur les bancs de l’école ne s’arrête pas à la sortie des classes. L’enfant qui apprend à redouter le jugement du maître devient l’adulte qui hésite à prendre la parole en réunion, à proposer une idée novatrice ou à contester une décision inepte. On ne peut pas exiger d’une jeunesse qu’elle innove, entreprenne et dynamise l’économie d’un pays si on lui a enseigné pendant quinze ans que la première règle de survie est la conformité. Le manque de confiance en soi, la recherche permanente de validation extérieure et la peur de l’erreur grippent le tissu économique et réduisent la citoyenneté à une obéissance passive. Réformer l’école ne se résume donc pas à ajuster des programmes ou à repeindre des salles de classe. Aucune transformation ne se fera contre les enseignants, tant qu’on les maintiendra dans la précarité et le rôle d’exécutants d’une doctrine venue d’en haut. La rupture exige une sécurité matérielle et psychologique globale : des infrastructures dignes en milieu rural, une valorisation du corps professoral, et, surtout, un cadre où l’erreur est reconnue comme le matériau fondamental de l’apprentissage.

Quel être humain voulons-nous élever ?

Au-delà des arbitrages budgétaires et des slogans de rupture, la crise de l’école nous confronte à des choix fondamentaux :

Voulons-nous continuer à former des esprits entraînés à réciter la réponse attendue, ou sommes-nous prêts à accueillir une jeunesse capable de poser ses propres questions, quitte à ce qu’elle remette en question nos certitudes ?

Comment pouvons-nous transmettre la confiance à nos enfants si nous continuons, en tant que parents et que société, à confondre leur valeur humaine avec leurs notes et leur statut social ?

Une nation peut-elle prétendre à la souveraineté si elle forme des citoyens qui ont appris à douter de leur propre légitimité dès l’enfance ?

Je pense que la véritable réussite éducative ne se mesure ni à une moyenne, ni au prestige d’une filière, ni à la conformité aux attentes du groupe.

Elle se reconnaît à la capacité de penser par soi-même, d’affronter la complexité du monde sans s’effondrer et de traverser l’erreur sans en faire un verdict existentiel.

Et je crois que le jour où un élève tunisien aura le droit de dire à haute voix « je n’ai pas compris » sans craindre pour sa dignité, l’école aura commencé à remplir sa plus haute mission. Elle ne sera plus le lieu où l’on apprend à survivre dans un cadre, mais le havre où l’on découvre la force de se réinventer.

Pour aller plus loin je conseille le livre :  SYSTÈME 1 SYSTÈME 2 Les deux vitesses de la pensée de Daniel KAHNEMAN aux éditions Flammarion.

Manel ALBOUCHI

Psychothérapeute intégrative - Consultant

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