Chaque automne, la grenade fait son retour sur les étals des marchés tunisiens et colore les tables familiales de son rouge profond. Fruit au nom carthaginois, cultivé dans les vergers andalous de Testour comme dans les oasis de Gabès, elle est à la fois une richesse agricole et un symbole de prospérité. La récolte nationale est estimée à environ 98 000 tonnes pour la saison 2026, contre quelque 91 000 tonnes l’année précédente.
Une histoire qui remonte à Carthage
Le nom scientifique du grenadier, Punica granatum, porte la trace de Carthage. Les Romains appelaient en effet la grenade malum punicum, la « pomme punique », signe du lien qu’ils établissaient entre ce fruit et le monde carthaginois. Le grenadier n’est pourtant pas originaire d’Afrique du Nord : il vient d’une vaste région qui s’étend de l’est de la Turquie et du Caucase jusqu’à l’Iran, l’Afghanistan et le nord du Pakistan.
Cultivé depuis l’Antiquité, il s’est répandu tout autour de la Méditerranée et a trouvé en Tunisie une terre d’élection. Très tôt, la grenade y est devenue un symbole de fécondité et d’abondance.
Au début du XVIIe siècle, des Morisques chassés d’Espagne s’installent dans la vallée de la Medjerda et fondent Testour. Ils y apportent leurs savoir-faire agricoles et hydrauliques, et le grenadier devient peu à peu l’arbre emblématique de la ville.
Plus au sud, dans l’oasis littorale de Gabès, il pousse depuis des siècles à l’étage intermédiaire, à l’ombre des palmiers et au-dessus des cultures maraîchères.
Traditions et symboles
En Tunisie, la grenade, ou rommana, incarne l’abondance. Ses centaines de grains serrés évoquent une famille nombreuse et une maison prospère, ce qui explique sa présence lors des fêtes et des mariages, où elle accompagne les vœux de bonheur et de fécondité.
À table, elle se déguste le plus souvent nature : les grains, détachés avec patience, sont légèrement sucrés et parfumés à l’eau de géranium ou de fleur d’oranger, parfois agrémentés de fruits secs. Elle sublime aussi le mesfouf, ce couscous fin sucré, et se décline en jus, sirops, confitures, vinaigre ou grains séchés.
La culture se concentre dans quelques grands bassins. Gabès et Béja dominent la production, avec environ 17 000 tonnes chacun pour la saison 2026, devant Nabeul et Kairouan. Ces quatre gouvernorats assurent à eux seuls près des deux tiers de la récolte nationale.
La grenade de Gabès, cultivée dans les oasis littorales, bénéficie depuis 2021 d’une appellation d’origine contrôlée. À Testour, cœur de la production du gouvernorat de Béja, les producteurs poursuivent leurs démarches pour obtenir à leur tour un label d’origine.
À l’exportation, la Libye reste de loin le premier débouché, et la filière s’efforce de conquérir les marchés européens et ceux du Golfe, malgré le coût et la durée du transport.
Le festival de la grenade de Testour
Chaque automne, Testour, petite ville du gouvernorat de Béja située à environ une heure de Tunis, rend hommage à son fruit emblématique. La dixième édition du festival se tient du 27 octobre au 1er novembre 2026, en pleines vacances scolaires, et attire chaque année des milliers de visiteurs venus de tout le pays.
À l’entrée de la ville, de grandes tentes, les tantouras, accueillent le marché de la grenade. Producteurs et artisans y proposent leurs fruits et toute la gamme des produits dérivés : jus, confitures, vinaigre, grains séchés et pâtisseries locales.
Le programme mêle agriculture, culture et gastronomie. Aux expositions et aux rencontres scientifiques consacrées à la grenade s’ajoutent des conférences sur le patrimoine andalou de la ville. Des chefs tunisiens revisitent les recettes traditionnelles à base de grenade, et des spectacles artistiques et folkloriques animent les soirées jusqu’à la clôture.
Au-delà du festival, la Route de la grenade, inaugurée en 2024, invite les visiteurs à découvrir toute l’année les vergers, les ateliers de transformation et les tables de Testour. La ville, fière de son patrimoine architectural arabo-andalou, ambitionne par ailleurs une inscription au patrimoine mondial de l’Unesco.
Les bienfaits pour la santé
La grenade compte parmi les fruits les plus riches en antioxydants. Elle doit cette réputation à ses polyphénols, notamment les punicalagines, et aux anthocyanes qui lui donnent sa couleur rubis. Ces composés contribuent à protéger les cellules du stress oxydatif et font l’objet de nombreuses recherches.
Plusieurs études suggèrent qu’une consommation régulière de jus de grenade pourrait aider à faire légèrement baisser la tension artérielle, même si cet effet reste à confirmer. Le fruit apporte également de la vitamine C, de la vitamine K, des folates et du potassium. Consommés entiers, avec leurs pépins, les grains fournissent des fibres qui favorisent la digestion et la satiété, ce que le jus filtré ne permet pas.
Quelques précautions s’imposent toutefois. Le jus contient des sucres naturels : en cas de diabète, mieux vaut privilégier le fruit entier. Les personnes sous traitement, en particulier pour la tension ou la coagulation, demanderont l’avis de leur médecin avant de consommer des extraits ou des compléments à base de grenade. Enfin, seuls les grains sont comestibles : l’écorce, la racine et la tige ne doivent pas être consommées en quantité.